@FALKLAND MARITIME HERITAGE TRUST/DEEP OCEAN SEARCH
La plus incroyable épave du monde comme on ne l’a jamais vue
Elle semble intacte. Et pourtant, elle repose depuis plus de 100 ans à 3000 m sous la banquise. Une mission scientifique a retrouvé et reconstitué l’Endurance en 3D et en ultra-haute définition. Du grand spectacle.
Elle repose dans un tombeau sans stèle. Son cimetière sous-marin est une plaine désertique aussi calme que froide. Seules quelques anémones fantomatiques jouent les chrysanthèmes. Pas besoin d’épitaphe, les neuf lettres du nom sur sa poupe n’ont pas perdu leur éclat doré : Endurance. Éclairé par les phares d’un drone sous-marin, le trois-mâts goélette du légendaire explorateur polaire britannique Sir Ernest Shackleton apparaît dans son écrin abyssal le 9 mars 2022, plus de cent ans après sa disparition en 1915. “Comme sorti d’un film…”, souffle Jérémie Morizet, l’un des membres de l’expédition Endurance22. À la surface, les équipes ont suivi, suspendues aux écrans de contrôle, la déambulation du drone autour du navire. Un moment de “vertige”, “un rêve”, un “ascenseur émotionnel”, décrivent-ils. Les rires se sont mêlés aux larmes… L’Endurance a été retrouvée dans une “joie totale”.
Un rêve de chasseurs d’épaves
Il faut dire que cette épave est mythique. C’est sans doute la plus célèbre du monde, après celle du Titanic. Et la plus inaccessible, perdue quelque part sous les glaces de la mer de Weddell, en Antarctique. “Le voisin le plus proche est probablement la Station spatiale internationale. C’est dire si c’est isolé”, s’amuse le chef de l’expédition John Shears. Plongée dans l’obscurité à 3 008 mètres de fond dans une eau à -1,8 °C, elle appartenait jusqu’ici aux livres d’histoire et aux rêves de chasseurs d’épaves. “Je ne pensais pas qu’il serait possible un jour d’aller la chercher à cet endroit-là”, avoue Maeva Onde, l’hydrographe de l’équipe.
La plus incroyable histoire de survie en milieu polaire
Maeva Onde, hydrographe de l’expédition Endurance22
Son histoire est légendaire. En 1914, l’explorateur Sir Ernest Shackleton se lance un défi : traverser le continent antarctique. Le 5 décembre, il quitte la Géorgie du Sud et met le cap plein sud avec 28 hommes d’équipage, 69 chiens de traîneaux et un chat, Mrs Chippy. La suite est une épopée cauchemardesque : un mois après son départ, l’Endurance est prise au piège dans les glaces.
Elle va passer dix mois à dériver lentement vers le nord au rythme de la banquise, par des températures qui descendent sous les -40 °C. Puis en octobre, c’est l’agonie. L’étau de glace se resserre encore, ses flancs explosent sous la pression, l’eau s’engouffre à l’intérieur. L’équipage doit abandonner le navire. En hommage, une dernière fusée de détresse est tirée, qui éclaire les adieux. Le 21 novembre 1915, l’Endurance sombre, laissant les marins isolés, perdus dans l’immensité glacée, à plus de 560 km de la terre la plus proche. Le capitaine Frank Worsley estime péniblement avec son sextant la position du trois-mâts : 68° 39’ 30 ”S, 52° 26’ 30” W… L’expédition se résume désormais à un combat pour la survie.
Sauvés !
À deux reprises, les naufragés tentent de quitter leur prison sans murs, avant de renoncer, épuisés de tirer derrière eux leurs trois canots de sauvetage d’une tonne sur une banquise hérissée de crêtes. “Tout semble perdu”, commente Jérémie Morizet, qui, comme ses camarades, connaît l’histoire par cœur. La faim tiraille les ventres, le blizzard martyrise les corps. Les vingt-huit hommes vont passer cinq mois sur la banquise impitoyable.
Au mois d’avril 1916, les températures remontent enfin, la glace s’ouvre. Les naufragés embarquent sur leurs canots et réussissent à atteindre l’île de l’Éléphant, au nord de la péninsule antarctique, où une partie du groupe s’arrête, épuisée. Shackleton et cinq hommes poursuivent le périple. Il leur faudra 17 jours pour parcourir les 1 300 kilomètres qui les séparent de la Géorgie du Sud. Et encore 36 heures, pour les trois hommes auxquels il reste un peu de force, pour rejoindre à pied une station baleinière de l’autre côté de l’île. Sauvés ! Le 30 août 1916, après quatre tentatives, Shackleton réussit enfin à retourner sur l’île de l’Éléphant secourir ses hommes. Tous s’en sortent vivants, sauf les chiens et Mrs Chippy. C’est un happy end. “La plus incroyable histoire de survie en milieu polaire”, résume Maeva Onde.
Tous les détails de l’épopée de Shackleton sont là. Mon artefact préféré, c’est le pistolet lance-fusée retrouvé sur le pont
John Shears, chef de l’expédition Endurance22
“L’épave nous replonge dans cette époque de légende !”, s’enthousiasme Jérémie Morizet. La voici devant eux : le gouvernail se dresse toujours sur le pont arrière, les bouées de sauvetage sont restées fixées au bastingage, la cheminée de la machine à vapeur, les mâts et l’ancre sont presque à la même place. En y regardant de plus près, on retrouve ici une botte, là une machine à coudre, plus loin des assiettes, des tasses, une échelle… “Tous les détails de l’épopée de Shackleton sont là, observe John Shears, qui confie : Mon artefact préféré, c’est le pistolet lance-fusée retrouvé sur le pont.”
Un premier échec
Cent ans après, l’expédition Endurance22 a fini par réussir. Comme celle de Shackleton, elle s’est construite sur un échec. En 2019, une première tentative avait viré au fiasco quand un drone d’une valeur de 6 millions de dollars s’était perdu sous la glace. Le pack, cette banquise morcelée, avait dicté sa loi. “Nous avons échoué, nous en avons tiré des leçons”, conclut John Shears, qui était déjà à la tête des opérations. Quand l’organisation patrimoniale Falkland Maritime Heritage Trust, qui a lancé l’expédition de 2022, décide d’y retourner, les recherches sous-marines sont confiées à Nicolas Vincent, qui se lance dans une préparation de près de trois ans pour répondre à deux défis majeurs : “Maîtriser le déplacement du véhicule sous l’eau et anticiper les mouvements de la glace à la surface”, liste ce dernier, directeur des opérations sous-marines et chef adjoint de l’expédition.
Caméra 4K et scan laser 3D
Une exploration, ça fonctionne habituellement en tandem : un engin de fouille sous-marine contrôlé depuis un navire qui le suit. “Seulement quand vous êtes sous la banquise, il faut désapprendre.” Impossible d’être sûr que le brise-glace puisse naviguer librement derrière le drone. Les deux véhicules autonomes sous-marins, les AUV, des Sabertooth robustes et manœuvrables d’environ 4 mètres, sont donc équipés d’une fibre optique de près de 25 kilomètres de long qui garantit un contrôle manuel constant. Ils embarquent également un sonar à balayage latéral pour cartographier le fond, une caméra 4K et un scan laser 3D dernier cri pour modéliser les moindres détails de l’épave. Le plan de secours, digne d’un blockbuster, est aussi planifié : une gigantesque tarière, deux hélicoptères et un camp démontable sont embarqués pour opérer les drones depuis la banquise si le brise-glace ne parvient pas à se frayer un chemin jusqu’au site… “Il fallait penser à toutes les éventualités, justifie Nicolas Vincent. Ça m’a pris trois ans pour formuler tous les scénarios.”
Je n’ai jamais vu une opération aussi complexe sur le plan logistique
Marc de Vos, météorologue et océanographe de l’expédition Endurance22
Tout est scrupuleusement préparé. Les drones sont calibrés en Suède et testés en extrême profondeur au large de Toulon ; l’équipage s’entraîne sur des patinoires, certains vont plonger sous la glace dans les Alpes ; la foreuse est testée sur un bloc de glace de 15 m3 sorti d’un conteneur réfrigérant… Quant à la question des mouvements de la banquise, l’équipe prend le contre-pied de 2019 : “Nous ne pouvons pas vaincre la glace, nous devons être prêts à travailler avec elle”, résume John Shears. “C’est la glace la patronne, abonde Nicolas Vincent, à l’origine de cette décision. Il faut vivre à son rythme, comme l’a fait Shackleton. C’est le fil conducteur des deux histoires.” La mission intègre donc des scientifiques chargés de développer un modèle de dérive de la glace qui fournit une prédiction sur 72 heures toutes les 6 heures, afin de planifier la navigation et le déploiement des robots.
Mrs Chippy
Le 5 février 2022, le S.A. Agulhas II, un brise-glace de 134 mètres, s’élance à la recherche de la mythique goélette de 44 mètres perdue dans les abysses. Il part du Cap, en Afrique du Sud, avec 50 tonnes de matériel et 110 membres d’équipage, dont 45 marins rompus à la navigation antarctique, 65 experts des pôles et des abysses et Samson, un chien en peluche, en l’honneur des huskies de Shackleton. “Je n’ai jamais vu une opération aussi complexe sur le plan logistique”, affirme Marc de Vos, météorologue et océanographe dans l’expédition.
Un cyclone et trente degrés de latitude plus tard, ils arrivent en mer de Weddell. L’acier rouge du brise-glace tranche sur le blanc de la banquise. “Les impacts du pack sur la coque sont à la fois constants et assez irréguliers”, décrit Maeva Onde. Propulsé par ses quatre moteurs de 4000 chevaux, le S.A. Agulhas II atteint sans mal son objectif le 16 février. La zone de recherche est un rectangle d’environ 400 km2 défini à partir des archives historiques et du fameux “68° 39’ 30” S, 52° 26’ 30” W”, estimé par Worsley. Après un vol de reconnaissance, et la pose d’une bouée – baptisée Mrs Chippy – pour suivre la dérive, les recherches commencent. Nicolas Vincent l’admet : “Nous avons une grosse pression sur les épaules.”
Des conditions épouvantables
Douze jours de fouille sur place sont prévus. Les plongées commencent, “réglées comme une partition de musique”, note Maeva Onde. Le navire se fixe sur un morceau de banquise et l’AUV suit un cycle de 12 heures : 2 heures de montée et descente, 6 heures de fouille, où le sonar balaye 1 400 m2 pour chaque mètre de progression, suivies de 4 heures de recharge et de maintenance à bord. Et ainsi de suite…
Les quarts s’enchaînent, le drone quadrille les profondeurs, mais tout reste invariablement vide. “Les membres de l’équipe de recherche travaillent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, dans des conditions épouvantables”, raconte Nicolas Vincent. “Le froid traverse les gants, on est obligé de s’abriter tant on a les doigts bleus”, se souvient Jérémie Morizet. À peine sorti de l’eau, l’AUV gèle instantanément, le vent fouette et le pack exige une attention de chaque instant. L’équipage oscille entre douleur et extase. “J’avais l’impression de flotter constamment dans les airs, revit Maeva Onde. Dès que le jour se levait, on cherchait des manchots, des baleines de Minke, des phoques de Weddell… Avec l’air chargé de glace, il arrivait que l’on voie cinq fois le soleil.”
Ce jumeau numérique, c’est du jamais vu techniquement
Nicolas Vincent, directeur des opérations sous-marine d’Endurance22
Une nuit, un signal apparaît sur l’écran du sonar, à seulement 457 mètres de la position de Worsley. Mais quand les caméras du drone s’allument, seuls quelques débris apparaissent à l’image. “Dans la région, la sédimentation est extrêmement faible, l’Endurance ne pouvait pas avoir été enfouie, mais nous nous sommes demandé si elle avait pu s’enfoncer, rapporte Lasse Rabenstein, chef scientifique d’Endurance22. J’ai appelé des sédimentologues du monde entier. Ils m’ont tous répondu que c’était très improbable, même si personne ne m’a dit que c’était impossible.” C’est une fausse alerte. Les recherches continuent…
Toujours rien
Le 24 février, toujours rien, et les douze jours prévus touchent bientôt à leur fin. Un délai de dix jours supplémentaires est accordé, “un soulagement, avoue Marc de Vos, mais la pression augmente”. À partir des mesures de vent prises par le météorologue Leonard Hussey, combinées aux données historiques, l’équipe scientifique tente de reconstituer la dérive de l’Endurance il y a cent sept ans. “Nous avons calculé que l’épave se situe probablement dans la partie sud de la boîte de recherche”, pointe Lasse Rabenstein. “Une étude brillante qui est hélas arrivée trop tard pour nous aider à trouver l’épave”, regrette Nicolas Vincent.
Le ballet des drones se poursuit, mais le doute s’immisce à mesure que les jours raccourcissent. “On sent l’hiver arriver, les températures approchent les -20 °C”, décrit John Shears. À trois jours de la date fatidique, 81 % de la zone de recherche est couverte – soit 318 km2. C’est alors qu’une énorme plaque de banquise se déporte au nord-est, obligeant l’équipe à fuir à l’opposé. L’AUV entame sa trentième plongée. John Shears descend sur la glace se dégourdir les jambes, il réfléchit à la manière d’annoncer l’échec à venir. “Pourtant, en marchant sur la banquise, j’avais un bon pressentiment”, sourit-il. C’est à ce moment qu’un signal apparaît sur les écrans : la forme de la goélette ressort nettement au centre du cratère d’impact qu’elle a provoqué sur le sol abyssal. Presque à court de batterie, le drone passe du mode prospection à l’inspection…
Des destins liés
Le spectacle est saisissant. Le froid a admirablement conservé le navire, le préservant des parasites. “On savait à quoi ressemblait une épave coulée, liste Maeva Onde, par un incendie, une voie d’eau ou une torpille, mais broyée par les glaces…” Tout est là : la coque meurtrie par l’étreinte de la banquise, et l’Endurance, majestueuse, en un seul morceau. “Elle est dans un état incroyable, on voit même la peinture d’origine !”, s’émerveille John Shears. Le trois-mâts de chêne et de sapin norvégien était connu pour être robuste, mais de là à résister à une chute abyssale de 3 kilomètres.
“Notre destin est à jamais lié à l’histoire de Shackleton”, jubile Maeva Onde. Vite, l’équipe se ressaisit. Le temps presse, il faut encore prendre les images qui serviront à réaliser la reconstitution en trois dimensions. Huit heures de scans sont nécessaires pour capter les moindres détails : 25 000 photographies haute définition pour atteindre une résolution d’un millimètre. “Ce jumeau numérique, c’est du jamais vu techniquement, annonce Nicolas Vincent. C’est une nouvelle manière de voir les abysses.”
68° 44’ 21” S, 52° 19’ 47” W
Voilà l’Endurance dans tous ses détails. John Shears rêve déjà de revenir : “La porte d’accès à la cabine de Shackleton se trouve juste à côté du gouvernail. Si on pouvait y entrer et voir ce qu’il y a laissé…” La visite attendra, mais le tombeau de la grande dame a désormais des coordonnées, à une dizaine de kilomètres du point de Worsley. Et comme si tout dans cette histoire se devait d’être épique, la date de la découverte est un hommage : le 5 mars 2022, cent ans jour pour jour après que Sir Ernest Shackleton a été enterré sur une île de Géorgie du Sud. L’équipage d’Endurance22 s’y est rendu. Face à la stèle, les marins du XXIe siècle ont annoncé solennellement à l’explorateur les coordonnées exactes de son trois-mâts : 68° 44’ 21” S, 52° 19’ 47” W.