illustration pour les Mésopotamiens, le peuple qui a voulu tuer le hasard dans le hors-série epsiloon n°20@ILLUSTRATION Y.DIRAISON AVEC GETTY IMAGES ET L’IA FIREFLY

L’histoire du peuple qui a voulu tuer le hasard

Un article à retrouver dans

Aucun autre peuple n’a autant refusé l’aléatoire et la fatalité. Pour les Mésopotamiens, tout n’était que signes divins à interpréter, compiler et transmettre. Pour eux, le hasard n’existait tout simplement pas.

par Valérie Greffoz,

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Le roseau taillé en pointe s’enfonce consciencieusement dans l’argile fraîche. Signe après signe, une main s’évertue à décoder chaque événement. Le mouvement de la Lune, les circonvolutions d’un foie de mouton, mais aussi les plus infimes détails de la vie quotidienne – l’apparition d’un scorpion, l’odeur d’une maison ou simplement ses moisissures. Chaque observation, de la plus banale à la plus extraordinaire, est un signe annonciateur du dessein des dieux. Et c’est ce que ce Mésopotamien s’applique à fixer dans l’argile pour les générations à venir. “Si des champignons noirs apparaissent sur le côté droit de la maison d’un homme pauvre : il deviendra riche.” “Si le feu tombe sur une ville : une épidémie se produira dans cette ville.” Avec un systématisme acharné, une logique implacable, l’homme multiplie les présages.

Nous sommes plus d’un millénaire avant notre ère, quelque part dans le sud de l’Irak actuel. Pour cette civilisation plus qu’aucune autre après elle, tout n’est que signes divins qu’il faut savoir interpréter. Rien ici n’arrive par hasard. Pour eux, simplement, le hasard n’existe pas. 

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C’est ce que dévoilent les assyriologues en déchiffrant l’écriture cunéiforme des milliers de tablettes de divination mésopotamiennes parvenues jusqu’à nous : un travail gigantesque, quasi obsessionnel de compilation, qui s’est étiré sur deux millénaires, visant à éliminer implacablement tout hasard de leur vie. “Pour les Mésopotamiens, il y avait du divin partout, dans les plantes, dans les arbres, le ciel, l’eau, résume Catherine Mittermayer, à l’université de Genève. Et d’une manière ou d’une autre, ces divinités communiquaient avec les mortels à travers des signes. La divination consiste à essayer de comprendre la parole des dieux à travers ces signes, à les interpréter.” N’importe quel phénomène était donc interprétable. Tantôt les devins observaient simplement le monde autour d’eux, tantôt ils l’interrogeaient. En jetant de la farine ou de l’huile dans l’eau et en regardant les formes qu’elles y dessinent, pour les clients les plus pauvres. Ou en sacrifiant des animaux et en scrutant leurs entrailles, pour les plus aisés. “Quand dans le palais du roi de Mari une colonne de fourmis apparaissait, on le prévenait : ‘ça doit avoir une signification, il faut demander à ton devin de dire laquelle’, illustre Dominique Charpin, assyriologue au Collège de France. Celui-ci observait alors les signes. Et quand le roi partait en campagne militaire et qu’il voulait savoir si tout allait bien se passer, le devin ouvrait un mouton pour observer l’aspect de son foie : une forme de divination provoquée.” Sachant que le foie des ovins, considéré comme le siège de l’esprit et des émotions, était “à l’époque plein de parasites, et donc de filaments, de trous, de déformations”, précise Dominique Charpin. Autant de signes fabuleux.

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