
“Non, il n’y a pas moins de guerres”
Nous avons réussi à nous en convaincre : depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, les humains seraient de moins en moins violents. Pourtant, le sociologue Michael Mann, qui décrypte depuis plus de cinquante ans les rouages du pouvoir et la mondialisation, pense exactement le contraire.
Epsiloon : Difficile de remettre en cause l’ultraviolence des sociétés préhistoriques par rapport aux nôtres ?
Michael Mann : C’est un des arguments utilisés pour démontrer la diminution de la guerre et de la violence au cours du temps. On met en balance les 15 % de décès en moyenne liés aux guerres préhistoriques, avec les 5 %, ou moins, des États-nations modernes. Mais les anthropologues eux-mêmes doutent que tous ces morts préhistoriques le soient du fait des guerres. Il pourrait aussi s’agir de heurts interpersonnels… Et même en prenant les cas les plus extrêmes de ces conflits, on atteint 60 % de décès au maximum. Alors que les conquêtes coloniales ont causé la mort de plus de 95 % des autochtones d’Amérique du Nord et d’Australie, que les nazis ont éliminé environ 70 % des Juifs… Les taux de mortalité récents liés aux conflits guerriers sont plus élevés que jamais.
Pour montrer la diminution du nombre de conflits mondiaux, on fait souvent référence aux conquêtes des Mongols de Gengis Khan, au XIIe s. On considère qu’il n’y a pas eu depuis de groupe humain plus meurtrier…
Le nombre de décès est la mesure la plus courante d’une guerre. Or, les Mongols sont cruciaux pour la démonstration d’un prétendu déclin. Le psychologue canado-américain Steven Pinker, qui a regroupé les données statistiques historiques les plus complètes sur les guerres, s’appuie sur eux pour montrer qu’ils étaient plus meurtriers que tout autre groupe humain depuis, et estime les pertes qui leur sont imputables à 40 millions de personnes. Mais, d’une part, les historiens revoient depuis peu ce chiffre à la baisse, et l’estiment à quelque 11,5 millions de victimes. D’autre part, Pinker s’attache au taux de mortalité relatif, c’est-à-dire au nombre de décès par rapport à la population totale de l’époque, le milieu du XXe siècle servant de référence. Or, il faut tenir compte de la durée de ces conflits… et donc établir les taux de mortalité annuels moyens. Avec ce calcul, c’est la Seconde Guerre mondiale qui arrive largement en tête, devant la Première… Et les Mongols descendent à la seizième place. Les conflits modernes dépassent largement le nombre de morts de chaque siècle précédent. Il faudrait plutôt parler d’escalade que d’atténuation.
Reste que la période 1815-1914 semble avoir été relativement pacifique…
Elle est en effet souvent mise en avant pour montrer un déclin de la guerre, allant de pair avec celui de conceptions humaines tolérant ou glorifiant la violence. Sauf que c’est encore une illusion. Cette analyse exclut la plupart des guerres coloniales, qui ont fait des millions de victimes autochtones… que les colonisateurs n’ont pas dénombrées.
Mais le nombre de guerres diminue pourtant depuis 1945 !
Encore faux. Oui, il y a eu moins de guerres coloniales et de guerres interétatiques, en particulier en Europe. Mais le nombre de guerres civiles a fortement augmenté, surtout dans les pays du Sud. La violence féroce persiste au sein des pays pauvres, avec davantage de corps à corps, depuis les coups de machette au Rwanda jusqu’aux meurtres, tortures, viols de captifs dans de nombreuses régions du monde. La diminution du nombre de victimes des guerres d’États a été compensée par l’augmentation de celles des guerres civiles, qui ne sont pas toujours comptabilisées. On estime ainsi qu’entre 1988 et 2007, les guerres de l’est du Congo ont fait entre 2,5 et 5,4 millions de morts, dont plus de 90 % de civils. En Irak, ce sont les pertes non militaires qui ont été les plus élevées. Et la Syrie est de loin la guerre civile la plus meurtrière qui fasse rage !
Comment alors expliquer cette perception chez les historiens et les populations ?
Par un auto-centrisme. La plupart de ces études ont été menées par des chercheurs occidentaux. Les évaluations des décès dans les pays du Sud sont aussi plus difficiles, ou laissées de côté. Et cela ne fait qu’une dizaine d’années que l’on tient compte des petits conflits de quelques dizaines de morts. L’action est lointaine, donc invisible ; la distance rend plausible l’idée que les pays du Nord deviennent pacifiques. D’autant que leurs armées de masse ont été remplacées par des complexes militaro-industriels servis par des missiles guidés, des drones… qui rendent l’implication dans les guerres encore moins palpable. Leurs personnels engagés ont peu de risques de subir des violences corporelles, et encore moins de mourir. Ce qui conforte cette tendance, héritée des Lumières, de voir le monde progresser, s’améliorer, devenir pacifique. C’est pour cela que la guerre en Ukraine est vécue avec une telle stupeur.