carte panache tchernobyl, enquête du magazine scientifique d'actualité epsiloon 58

Tchernobyl, le bilan définitif

Il aura fallu 40 ans et de nombreuses polémiques pour que les autorités françaises dressent un bilan complet. Nous avons eu accès aux données en avant-première. On connaît enfin l’impact sur notre territoire du plus grave accident nucléaire de l’histoire.

par Muriel Valin,

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Samedi 26 avril 1986, 1 h 23 min et 45 s du matin, Tchernobyl, en Ukraine. Au cours d’un test de sécurité, le réacteur n°4 de la centrale nucléaire explose. Dans les jours qui suivent, poussières, particules et gaz radioactifs forment un gigantesque panache qui va se répandre en Europe, être respiré, se déposer sur les sols, contaminer les denrées, polluant l’environnement et laissant des traces qui n’ont toujours pas disparu, y compris en France. Cet accident nucléaire reste à ce jour le plus grave jamais survenu dans le monde en termes de superficie et de personnes touchées. Devant Fukushima, au Japon, le 11 mars 2011, et Three Mile Island, aux États-Unis, le 28 mars 1979. On pourrait penser que tout a été dit, à l’heure de la commémoration des 40 ans… Et pourtant, ce n’est qu’aujourd’hui que l’ASNR, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection, dresse un bilan complet : 80 pages qui seront publiées dans les prochains jours. “Avec ce rapport, on peut considérer que le bilan est définitif. Il va clore le sujet, annonce Philippe Renaud, l’un des principaux auteurs de cette étude, qui suit le dossier en tant que chercheur en radioactivité à l’ASNR depuis plus de vingt ans. Nous estimons que nous avons fait le tour de la question en termes de retour d’expérience et d’atteinte de la population, et nous voyons mal quels aspects des conséquences radiologiques en France de l’accident de Tchernobyl pourraient encore être remis en question.”

Vilains petits canards

Quarante ans pour parvenir à un bilan… Le délai paraît très long. D’autant que des pays voisins, comme la Suisse ou l’Allemagne, ont déjà clos leurs études il y a des années. Sauf qu’en France, les choses ont été beaucoup plus compliquées. Données disparates, rapports contradictoires, erreurs, polémiques… Personne ne le nie plus aujourd’hui, y compris l’État. Comme ce 15 mai 1986, quand une carte publiée par le Service central de protection contre les rayonnements ionisants, le SCPRI, la structure gouvernementale dépendant à l’époque du ministère de la Santé, annonce des mesures de dépôts de particules radioactives si basses qu’elles sont invraisemblables : de 50 becquerels par mètre carré (Bq/m2) en Bretagne à 500 dans l’est de la France – c’est l’histoire du nuage qui se serait arrêté par magie à la frontière… 

Tchernobyl, ça a été 20 ans de polémiques. Mais nous avons fini par avoir des cartes et des valeurs plus précises

Philippe Renaud, l’un des principaux auteurs de cette étude à l’ASNR

Des experts du domaine réagissent ; certains vont dans la foulée se regrouper en associations pour tenter de réa­liser leurs propres mesures. “Quand on a étudié nos premiers échantillons, dès 1987, on a très vite atteint des valeurs 100 à 1 000 fois plus élevées que les données du SCPRI, elles étaient grotesques !”, se rappelle Corinne Castanier, chargée d’étude en radioprotection à l’association Criirad, née après l’accident. Quarante ans plus tard, l’indignation est intacte. “À l’époque, on n’était pas du tout d’accord avec ces mesures venant du ministère, mais il y avait un refus total de concevoir que des associations comme la nôtre puissent faire elles-mêmes de l’information. C’était leur rôle, leur prérogative à eux et on était considérés comme des vilains petits canards”, témoigne Pierre Barbey, biologiste et cofondateur de l’Acro, l’Association pour le contrôle de la radio­activité dans l’Ouest.

Dix demi-vies

Il faudra attendre 2005 pour que de nouvelles estimations, menées par l’IRSN, qui a succédé au SCPRI, délivrent finalement des résultats d’une tout autre ampleur, intégrant notamment la pluviosité qui avait contribué au dépôt de particules sur les sols en 1986. Certaines de ces mesures attei­gnent cette fois des valeurs dépassant 20 000, voire 40 000 Bq/m2 sur la côte est de la Corse.

“Tchernobyl, ça a été vingt ans de polémiques. Mais nous avons fini par avoir des cartes et des valeurs plus précises, qui se rapprochent des mesures des associations”, reconnaît Philippe Renaud de l’ASNR, qui précise que jusqu’en 2007, le sujet était tellement sensible que son équipe et lui se sont limités à donner “des indications sur des valeurs maximales susceptibles d’avoir été atteintes sur le territoire, sans jamais indiquer de lieux précisément”.

Difficile cependant, si longtemps après l’accident, de reconstituer toute la pollution. À la suite de l’explosion, le panache a libéré dans l’atmosphère l’équivalent de 12 milliards de becquerels, ce qui correspond, selon l’ASNR, à 30 000 fois l’ensemble des rejets radioactifs émis par les installations nucléaires en exploitation dans le monde en 1986. Une quinzaine d’éléments radioactifs différents, du plutonium au strontium en passant par le baryum, se sont répandus dans l’environnement, mais une partie seulement (essentiellement l’iode 131, le césium 134 et le césium 137) est arrivée en France, située en queue de panache.

Le cas de l’iode 131

Chacun de ces éléments a sa propre radioactivité, qui décroît au fil du temps à un rythme qui lui est propre – c’est la demi-vie : le temps nécessaire pour que la radioactivité diminue de moitié, sachant qu’au bout de dix demi-vies, on considère que l’élément a disparu.

La demi-vie de l’iode 131, par exemple, étant de huit jours, il n’est plus décelable au bout de trois mois. Il est donc aujourd’hui impossible de retrouver sa trace dans les échantillons prélevés dans la nature. Or, dans un document publié en 2005 par le CEA, Bernard Bigot, haut-commissaire à l’époque, signale à propos de cet élément radioactif que “les mesures initiales [ont été réalisées] en trop faible nombre pour permettre une cartographie satisfaisante par extrapolation sur l’ensemble du territoire […]. Il faut donc admettre qu’une cartographie fiable des dépôts en iode au cours des premiers jours et semaines de mai 1986 ne nous est plus accessible”. Même difficulté avec le césium 134, à demi-vie de deux ans, qui n’est plus mesurable dans l’environnement depuis vingt ans…

Le bilan a l’avantage d’insister sur les disparités d’exposition entre les régions et de prendre en compte les différents modes de vie

Pierre Barbey, à l’Acro

Aujourd’hui, le seul témoin du nuage qui a balayé la France est le césium 137, à la demi-vie de 30 ans. Et même lui est difficile à mesurer. Chaque analyse d’échantillon mobilise un spectromètre gamma qui nécessite jusqu’à 72 heures pour avoir un résultat. “Pour évaluer la contamination d’un seul échantillon de salade, il faut en prendre 10 kg et attendre  48 heures”, illustre Philippe Renaud. Impossible donc de passer toute la France au tamis pour tenter de dresser des cartes de retombées complètes dans toutes les régions. Ce qui génère de grandes incertitudes. À cela s’ajoutent les influences de la météo, la topographie des sols et des cours d’eau. D’une région à l’autre, voire d’un mètre carré à l’autre, les précipitations lessivent les sols, le vent ou l’érosion déplacent les particules ou les accumulent, retirant leur pertinence à tous les calculs de contamination moyenne. “Il y a beaucoup de paramètres qui se croisent et qu’il est difficile de mettre en lumière”, confirme Mylène Josset, docteure en physique nucléaire et membre de l’Acro.

Inhalation, ingestion, irradiation

Sachant que le but est évidemment de quantifier le niveau d’exposition, et la contamination de la population. Une personne qui vivait dans l’Hexagone en 1986 a été soumise à trois types d’exposition : l’inhalation de l’air chargé en particules radioactives (surtout dans les premiers jours), l’ingestion de denrées polluées (par exemple le lait, provenant d’animaux exposés aux retombées) et le contact extérieur avec l’environnement, notamment des sols souillés. Dès 1986, il a été montré que les échantillons de sols situés sur le chemin du panache dans l’est de la France étaient deux à trois fois plus contaminés que ceux de l’ouest. Le risque varie donc grandement en fonction du lieu d’habitation, mais aussi du mode de vie et des habitudes alimentaires.

Pour dresser le bilan, l’ASNR a cumulé les données anciennes, procédé à de nouvelles campagnes de mesures et utilisé des modélisations pour reconstituer à partir du césium 137 les taux des radionucléides disparus. “Nous avons réussi à dresser ces cartes avec une actualisation spatiale et temporelle jamais obtenue jusqu’ici pour la France. On avait une idée qualitative, maintenant on a une vraie vision quantitative”, conclut Philippe Renaud de l’ASNR. “Le bilan a l’avantage d’insister sur les disparités d’exposition entre les régions, de la Bretagne à la Corse, et de prendre en compte les différents modes de vie”, commente Pierre Barbey de l’Acro.

Rien de majeur

De fait, certaines hypothèses ont pu être récemment vérifiées sur le terrain. Ainsi, la contamination du gibier (en particulier le sanglier) et des champignons a pu être quantifiée – deux espèces sensibles car elles puisent pour se nourrir dans les quinze premiers centimètres du sol, là où les dépôts radioactifs restent les plus importants. Le bilan de l’ASNR montre que les populations humaines qui consomment ces aliments toujours contaminés reçoivent aujourd’hui des doses jusqu’à 100 fois plus importantes que les autres. De son côté, l’Acro a mené depuis septembre dernier, avec l’association Les Enfants de Tchernobyl, une étude à partir d’une récolte participative de champignons partout en France. Leurs premières conclusions sur 48 échantillons montrent la présence de césium 137 dans 80 % des cas. Les niveaux les plus élevés correspondent aux échantillons prélevés dans l’Est, “ce qui est conforme à ce qui avait été trouvé dans nos précédentes études”, précise Mylène Josset.

Les chercheurs ont aussi tiré les leçons de l’accident de Fukushima, beaucoup mieux documenté. Olivier Evrard, chercheur au CEA qui a travaillé depuis le début sur l’accident japonais, détaille : “On s’est rendu compte que dans les villes, le niveau de contamination a baissé très vite, dès quelques mois après l’accident, parce que sur les sols en bitume ou béton, les dépôts ruisselaient et ces lessivages faisaient partir très vite les retombées. Inversement, les sols agricoles argileux avaient tendance à fixer le césium 137.” Ces travaux ont conduit à compléter les estimations françaises sur Tchernobyl, qui s’étaient surtout concentrées sur le milieu rural, en ajoutant des mesures pour le milieu urbain, moins contaminé. “Notre bilan montre que les personnes qui travaillent en extérieur dans des milieux forestiers situés dans les zones les plus touchées en France reçoivent encore aujourd’hui des doses dix fois plus importantes que le reste de la population”, pointe Philippe Renaud. Fait notable, pour la première fois, le bilan fait aussi apparaître l’impact des essais nucléaires américains et russes des années 1950 et 1960 : des retombées loin d’être négligeables, qui dépassent dans la plupart des régions françaises le niveau de Tchernobyl.

Si on arrive un jour à mesurer un effet, cela se chiffrera en un nombre de cas de cancers relativement restreint

Florent de Vathaire, chercheur émérite en épidémiologie des radiations à l’hôpital Gustave-Roussy

Toutes ces mesures dressent désormais un panorama de la France avec un niveau de détail certes encore limité, mais qui ne pourra probablement plus être affiné, selon l’ASNR : les particules radioactives de Tchernobyl encore présentes tutoient la limite de la sensibilité des instruments de mesure et les données anciennes ont été exploitées.

Reste à achever l’évaluation de l’impact sanitaire. Les experts s’accordent : Tchernobyl ne donnera pas lieu à un problème de santé publique majeur en France. “Si on arrive un jour à mesurer un effet, cela se chiffrera en un nombre de cas de cancers relativement restreint”, résume Florent de Vathaire, chercheur émérite en épidémiologie des radiations à l’hôpital Gustave-Roussy.

Toujours des débats

De tous les radio-isotopes déposés par le nuage, c’est l’iode 131 qui concentre le plus l’attention. Le lien avec des cancers de la thyroïde a largement été démontré, en particulier lors d’exposition avant l’âge de 15 ans. C’est cette conséquence qui est la plus nettement observée dans les zones les plus exposées autour de Tchernobyl : en Ukraine, en Russie et en Biélorussie, l’incidence de ce cancer a été multipliée par 10 à 100. “Ces chiffres, tout comme ceux établis dans le reste de l’Europe, restent toutefois compliqués à vérifier, faute de registres de cancers permettant d’avoir des valeurs de référence”, précise Hansruedi Voelkle, chercheur suisse en radioprotection à l’université de Fribourg qui a travaillé sur Tchernobyl. 

Le bilan de l’ASNR propose une estimation. La dose dans la thyroïde s’élève en moyenne à 7 mSv pour les enfants de 2 à 7 ans dans l’Est, et a pu atteindre plusieurs dizaines dans certains cas. “De tels niveaux déclencheraient aujourd’hui des mesures de protection par précautions (pastilles d’iode), bien que le seuil limite soit fixé à 50 mSv”, relève Philippe Renaud. C’est en ligne avec les précédentes études, comme celle de Santé publique France de 2016, dont le dernier rapport mentionnait une augmentation de nouveaux cas de cancers de la thyroïde de 5 % par an entre 1980 et 2012, en précisant : “L’exposition aux retombées radioactives de Tchernobyl a pu contribuer à cette augmentation mais pour une part tellement faible qu’elle ne peut être évaluée.” Enora Cléro, épidémiologiste à l’ASNR, complète : “Cette estimation est du même ordre de grandeur que l’incertitude associée au nombre de cancers attendus en l’absence d’exposition accidentelle. Cela reste indétectable d’un point de vue épidémiologique.”

Pour Corinne Castanier, de la Criirad, ce niveau de dose moyen masque largement celui des groupes les plus exposés. De son côté, Florent de Vathaire déplore que les études épidémiologiques sur Tchernobyl soient restées centralisées. Et cite des travaux qu’il a menés avec son équipe en 2018 sur la thyroïde chez les enfants en France, pour lesquels il souhaitait disposer de données détenues par l’IRSN… qui lui ont été refusées.

40 ans après, le bilan est dressé, mais le débat sur l’impact sanitaire se poursuit.

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