@BORIS SEMENIAKO
L’IA va-t-elle multiplier les guerres?
De l’identification des cibles à la planification stratégique, l’intelligence artificielle s’invite au cœur des opérations militaires. Au risque d’une escalade des hostilités ? Nous avons posé la question aux experts.
“Une attaque massive et dévastatrice sur tous les fronts, qui a frappé plus de 1 000 cibles au cours des premières 24 heures”, se félicitait Dan Caine, le chef d’état-major interarmées des États-Unis, au début de l’opération “Furie Épique” contre le régime iranien. “Nous assistons à une guerre accélérée par l’intelligence artificielle”, lâche Anselm Küsters, chercheur au Centre for European Policy Network, à Berlin. Bien sûr, beaucoup d’informations relèvent du secret-défense. Mais plusieurs déclarations publiques de hauts gradés et d’industriels de la tech révèlent le rôle majeur de l’IA dans les opérations de bombardement.
“L’outil utilisé est le Maven Smart System, en développement depuis 2017 au sein de l’armée américaine, explicite Michael Klare, chercheur associé à l’Arms Control Association. C’est un ensemble d’algorithmes de reconnaissance visuelle des cibles potentielles, auquel a été intégré le modèle Claude pour accélérer la mise en corrélation des données et les rendre accessibles pour les pilotes de combat. Ce sont les humains qui prennent les décisions finales, mais une grande partie du processus est effectuée par des machines.”
20 secondes pour valider
Une conférence organisée début mars par Palantir, l’entreprise qui développe le système Maven, a permis d’en savoir plus : nourri d’images de drones, de satellites, de caméras de vidéosurveillance piratées ou de données issues de smartphones, l’algorithme identifie les cibles, les classe par ordre de priorité, choisit les armes les plus appropriées et évalue les dommages qui seront infligés.
On se trouve dans une situation de biais d’automatisation : on a tendance à s’en remettre aux résultats fournis par le système, même si des informations contradictoires sont disponibles
Anselm Küsters, chercheur au Centre for European Policy Network, à Berlin
Ce n’est pas un cas isolé : l’Ukraine a développé son algorithme de ciblage Delta, et utilise désormais des drones équipés du module d’intelligence artificielle TFL-1, qui prend le relais dans la phase terminale du vol pour cibler les militaires russes. Durant le mois qui a suivi l’attaque du 7 octobre 2023, Israël a fait usage de son infrastructure d’IA baptisée Habsora – l’Évangile – pour frapper 15 000 cibles et désigner environ 37 000 Palestiniens comme des militants du Hamas à abattre. Au risque de commettre bon nombre de bavures et de faire dégénérer des conflits ? Une source du renseignement israélien a indiqué disposer d’une vingtaine de secondes pour valider chaque cible proposée par le système. “Cela ne constitue pas un contrôle humain suffisant, analyse Anselm Küsters. On se trouve dans une situation de biais d’automatisation : les humains ont tendance à s’en remettre aux résultats fournis par le système automatisé, même si des informations contradictoires sont disponibles. Cet effet est d’autant plus fort sous une pression temporelle, avec un volume considérable de décisions à prendre.”
Plus de cibles, plus de destructions
“L’humain en vient à déléguer la responsabilité de tuer à la machine : l’utilisation de l’IA produit plus de cibles, plus de destruction, plus de morts”, avertit Marijn Hoijtink, experte en sécurité à l’université d’Anvers. “Cette rapidité permise par l’IA n’est pas neutre, reprend Anselm Küsters. En situation de crise, la différence entre une réponse calibrée et une escalade accidentelle peut se résumer à savoir si quelqu’un a eu cinq ou cinquante minutes pour réfléchir.” Outre la vitesse, cette nouvelle capacité à identifier les vulnérabilités d’un adversaire peut inciter à l’offensive. D’autant plus que la robotisation dopée à l’IA permet toutes les audaces, “à l’image de l’opération Spider Web, le 1er juin 2025, quand les Ukrainiens ont attaqué avec des drones des bombardiers stratégiques russes”, rappelle Jules Palayer, du Sipri, le Stockholm International Peace Research Institute. “Cela pourrait aussi pousser l’adversaire à frapper de manière préventive, avant que ses faiblesses ne soient pleinement exposées par l’IA”, évoque Sylvia Mishra, de l’Institute for Security and Technology, aux États-Unis.
L’IA pourra très bien être pacificatrice, par exemple en assurant un meilleur contrôle du respect des traités de désarmement
Vincent Boulanin, chercheur au Sipri
Il reste toutefois difficile d’anticiper ce que seront les conséquences réelles de l’IA sur la stabilité mondiale. Les rapports et les études qui se bousculent depuis quelques mois mettent en avant aussi bien les possibilités offensives que défensives ouvertes par cette technologie émergente – laquelle promet, par exemple, de fulgurantes cyberattaques tout comme une cyberdéfense quasi impénétrable. “L’IA pourra très bien être pacificatrice, par exemple en assurant un meilleur contrôle du respect des traités de désarmement”, avance Vincent Boulanin, chercheur au Sipri.
Et puis cette faculté à détecter les menaces nucléaires potentielles, à l’image du système algorithmique Pathfinder, utilisé par la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord, a du bon : “Une plus grande clarté quant aux intentions de l’adversaire conduit généralement à de meilleures décisions, cela peut être stabilisateur”, réfléchit Sylvia Mishra.
Dans les états-majors
Mais l’intervention de l’IA va déjà bien au-delà des capacités de renseignement et de ciblage. Elle s’invite aussi dans les réflexions des diplomates et des états-majors. “Je suis persuadé que le commandement chargé des opérations américaines dans le golfe Persique a utilisé des modèles d’IA générative pour tester ses hypothèses stratégiques et tactiques”, appuie Michael Klare. De fait, un mémorandum publié par le Pentagone début janvier indique que l’IA doit être placée au cœur de la planification militaire. Plusieurs expériences de laboratoire ont récemment démontré que les derniers modèles, comme GPT-5.2, Claude Sonnet 4 ou Gemini 3 Flash, affichent des raisonnements stratégiques élaborés : ils ont spontanément recours à la tromperie, ils sont capables de lire les intentions et les croyances de l’adversaire, etc.
Sans tabou
L’ennui, c’est que, pour des raisons encore mal identifiées, ces IA se montrent souvent beaucoup plus agressives que leurs homologues humains et incapables d’entamer une désescalade. Une expérience de simulation de crise nucléaire, publiée en février par un chercheur du King’s College de Londres, montre que dans 95 % des cas, les IA font usage de bombes nucléaires tactiques sur des cibles militaires… et que le scénario vire trop souvent au conflit atomique généralisé – les modèles de langage semblent utiliser ces armes comme de banals outils stratégiques, sans percevoir le tabou qui les entoure.
L’IA a déjà intégré plusieurs niveaux de commandement, de contrôle et de communication nucléaires. Cela crée des risques considérables et sans doute sous-estimés
Sylvia Mishra, de l’Institute for Security and Technology, aux États-Unis
Heureusement, il n’est pas prévu de livrer les codes nucléaires à ChatGPT. Les États-Unis, la Chine, le Royaume-Uni et la France ont déclaré maintenir un contrôle humain dans la décision d’emploi de l’arme nucléaire. “Ce sont des engagements non contraignants, grimace Joshua Schwartz, du Carnegie Mellon Institute for Strategy and Technology. Durant la guerre froide, l’Union soviétique avait développé un système semi-autonome qui prenait le relais si les hauts dirigeants avaient été éliminés par une première frappe nucléaire… Et ma dernière étude montre qu’un système autonome rendrait la menace nucléaire plus crédible et efficace, cela pourrait inciter à l’automatisation.”
Transparence
Nous n’en sommes pas là. Pour le moment, le document de posture stratégique américaine sorti en 2025 se contente d’indiquer que le commandement en charge des armes nucléaires “utilisera l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique pour faciliter et accélérer la prise de décision humaine”. “L’IA a d’ores et déjà intégré plusieurs niveaux de commandement, de contrôle et de communication nucléaires, constate Sylvia Mishra. Cela crée des risques considérables et sans doute sous-estimés quand on sait à quel point ces systèmes sont vulnérables aux hallucinations, à l’empoisonnement des données… Il faudrait pouvoir mettre en œuvre des protocoles de contrôle pour vérifier leur fiabilité, et assurer un certain degré de transparence quant à la manière dont elles sont intégrées par les États dotés de l’arme nucléaire.”
Doctrine maximaliste
“Oui, il faut favoriser des discussions franches et claires à ce sujet, insiste Jules Palayer. Le danger serait qu’un État s’imagine trop à la traîne dans la course à l’IA nucléaire, et devienne enclin à prendre plus de risques.” Et l’expert français d’ajouter : “Les problèmes actuels ne viennent pas vraiment de la technologie en tant que telle, mais du manque de confiance et de coopération en ce moment entre les pays.” “Au-delà des algorithmes, les bombardements intenses auxquels on assiste sont aussi le fait d’une doctrine maximaliste des pouvoirs en place, qui prennent peu de précautions et veulent frapper vite et fort”, complète Vincent Boulanin. Bref, l’ambiance actuelle n’est pas à la paix mondiale. Avec ou sans IA, les conflits risquent de toute façon de se multiplier.