photographie d'un entassement de bouteilles en plastique@SHUTTERSTOCK

Le mirage du recyclage

Un article à retrouver dans Epsiloon n°44

Ce n’est pas faute de trier chacun de notre côté, convaincus que nos déchets sont recyclés. Sauf que pas du tout. Techniquement, structurellement, la filière n’y arrive pas. Pire, elle entretient l’illusion. Jusqu’à ce qu’une première plainte tombe pour tromperie aux États-Unis.

par Emmanuelle Picaud,

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Le procureur de Californie Rob Bonta n’y va pas par quatre chemins : “Depuis des décennies, ExxonMobil trompe le public pour nous convaincre que le recyclage du plastique pourrait résoudre la crise des déchets plastique et de la pollution, alors qu’ils savaient clairement que ce n’était pas possible. ExxonMobil a menti pour augmenter ses profits records au détriment de notre planète et peut-être en mettant en danger notre santé.” Cette plainte pour tromperie sur le recyclage est une première mondiale. “Une première qui pourrait potentiellement donner lieu à des suites judiciaires”, prédit Patrick Boyle, avocat au Centre international pour le droit de l’environnement, une ONG qui s’est spécialisée sur les cas de contentieux avec l’industrie de la pétrochimie.

Recyclage : le concept miracle, la solution pour réduire la pollution et l’impact carbone de notre monde moderne… Si tout le monde met la main à la pâte, dans sa cuisine, dans les collectivités, dans l’industrie, nous pourrions continuer à produire sans faire trop de dégâts, dans un cycle sans fin. 

Tout coince

On sait depuis longtemps que l’équation n’est pas si simple, mais le concept commence aujourd’hui à faire franchement grincer des dents. Le discours du procureur californien n’est pas isolé : en France aussi, en juin 2023, à l’Assemblée nationale, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques alertait sur les pièges du recyclage. “Les déchets plastique sont globalement faiblement recyclés car leur recyclage se heurte, quelle que soit la technologie utilisée, à des limites techniques, sanitaires et structurelles. L’économie du plastique reste donc très linéaire, contrairement au discours ambiant faisant croire à sa circularité grâce au recyclage”, affirment les auteurs du rapport.

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Certes, le cas d’ExxonMobil est extrême. L’entreprise est attaquée en particulier sur un procédé qui divise les experts depuis longtemps. “On l’appelle le ‘feedstock recycling’ : ça consiste à récupérer des briques chimiques, des molécules légères ou du gaz, par pyrolyse des plastiques mélangés à haute température. Au final, on obtient juste un résidu solide de molécules carbonées, mais on détruit quasiment tous les plastiques collectés. Ce qui n’a rien à voir avec du recyclage ni avec de l’économie circulaire”, recadre José-Marie Lopez-Cuesta, professeur au Centre des matériaux des mines d’Alès.

Doux rêve

Mais toutes les autres méthodes se heurtent aussi à de grandes difficultés. L’idée de pouvoir dissocier à faible coût énergétique, et sans utiliser trop de produits chimiques, tous les composants d’un emballage ou d’un produit pour obtenir une matière réutilisable est pour l’instant, dans la majorité des cas, un doux rêve. Tout coince, depuis le tri jusqu’à la technique de recyclage en bout de chaîne en passant par le démantèlement. “Il peut y avoir un point bloquant à chaque étape du processus. Ce n’est pas toujours le même en fonction des matériaux et des produits”, observe Jean-François Gérard, directeur adjoint de l’Institut de chimie du CNRS. “Dans un monde idéal, il faudrait pouvoir recycler chaque matériau dans sa filière d’origine : des bouteilles avec des bouteilles, des pare-chocs avec des pare-chocs, etc. Sauf que la diversité des matériaux et les évolutions ne permettent cette situation que dans quelques cas particuliers. Les centres de recyclage ont vocation à s’adapter à cette diversité. Tout l’enjeu, c’est de la reprendre et de s’adapter”, décrit Manuel Burnand, directeur général de la Fédération professionnelle des entreprises du recyclage.

Dans un monde idéal, il faudrait pouvoir recycler chaque matériau dans sa filière d’origine

Manuel Burnand, directeur général de la Fédération professionnelle des entreprises du recyclage

Certaines filières tirent leur épingle du jeu grâce à la simplicité des produits qu’elles traitent. Comme celle du PET, un plastique utilisé pour la plupart de nos bouteilles. “Le PET est un plastique qui se recycle plutôt bien en le chauffant, et sans ajout supplémentaire de matière. Désassembler une bouteille est également une opération facile puisque c’est un objet très simple”, explique Jean-François Gérard. 

Le recyclage chimique, qui permet de modifier directement la structure du plastique en utilisant des solvants, de la pyrolyse ou des enzymes, promet également de gagner en efficacité, bien qu’il soit en phase de test et ne concerne que 1 % des plastiques. “Pour parvenir à être rentable, une filière de recyclage doit avoir assez de gisements, c’est-à-dire assez de quantités de produits à recycler. Or, c’est très hétérogène d’une filière à l’autre”, précise l’expert de l’Institut de chimie. 

Un long chemin

“Techniquement, c’est faisable de recycler des plastiques souples, même si c’est encore difficile aujourd’hui. Mais il faut en avoir de grandes quantités pour parvenir à l’échelle industrielle”, illustre Raphaël Guastavi, directeur adjoint économie circulaire à l’Ademe, l’Agence de la transition écologique. Et même pour le PET, les chiffres montrent que la réalité est encore loin des objectifs : la loi Agec adoptée en 2020 a fixé un objectif de 100 % de recyclage en 2025. Or, en 2024, on atteint 60 % pour les PET et à peine 25 % pour l’ensemble des plastiques…

Pour le béton, on tombe encore plus bas. Moins de 1 % des granulats sont utilisés pour refaire du bétonIl faut dire que la machine s’enraye dès la phase de concassage et de tri, une étape compliquée, qui nécessite des déchets assez purs pour parvenir à des mélanges de bonne qualité pour les granulats recyclés. “De nouveaux procédés sont en cours de réflexion au niveau R&D, dont certains s’inspirent du génie minier ou du tri des plastiques : tri gravimétrique pour contrôler la densité des matériaux, méthodes optiques à capteurs infrarouges… Certaines équipes travaillent aussi à des techniques pour enlever plus efficacement l’ancien granulat des bétons issus de la démolition. Mais le chemin reste long avant de pouvoir parler d’un recyclage optimisé”, décrit Bogdan Cazacliu, chercheur en génie civil à l’université Gustave-Eiffel.

Le cas du gobelet

Pour le verre, dont la technique de recyclage est parfaitement maîtrisée, le diable se cache dans le tri et la collecte : seuls 75 % des emballages sont recyclés en Europe, 80 % en France. Et même le carton, là encore l’un des mieux recyclés, n’est pas totalement exempt de défauts. Cette industrie voit désormais apparaître de nouveaux matériaux, notamment alimentaires. “Il s’agit en particulier d’emballages renforcés avec du plastique. Aujourd’hui, le gobelet en carton est recouvert dans 80 % des cas par un film de polyéthylène et n’est donc pas recyclé, car des molécules toxiques migreraient au moment de son traitement avec les fibres du carton”, détaille Nathalie Marlin, enseignante-chercheuse à l’Institut polytechnique de Grenoble. 

Le désassemblage est un vrai souci, nos objets du quotidien ne sont pas prévus pour ça

Jean-François Gérard, directeur adjoint de l’Institut de chimie du CNRS

Il y a aussi le problème des encres… La loi Agec interdit l’utilisation d’huiles minérales issues du pétrole sur les emballages depuis le 1er janvier 2023, ainsi que pour les impressions à destination du public depuis le 1er janvier 2025. “Mais le passage à l’huile végétale n’est pas du tout généralisé, regrette la chercheuse. Il faut adapter les procédés d’impression ; les huiles végétales sont plus coûteuses… il y a clairement un verrou technico-économique.” Sans compter que désencrer nécessite de recourir à des tensioactifs eux-mêmes issus du pétrole, même si des solutions biosourcées sont récemment arrivées sur le marché.

Des additifs chimiques

Partout, plus que la sophistication des techniques de recyclage, c’est la question de l’écoconception qui surgit : les formulations, la conception des produits devraient être simplifiées afin de faciliter ensuite leur traitement. “Le pot de yaourt, par exemple, est une catastrophe à recycler. Sa composition varie selon les modèles, avec des résines plastique plus ou moins recyclables, de la colle, un capot, liste Jean-François Gérard. Le désassemblage des produits est un vrai souci, nos objets du quotidien ne sont pas prévus pour cela.” La palme revenant aux emballages des barres chocolatées qui cumulent entre sept et douze couches de polymères différents, chacune avec des additifs spécifiques. “On sait désassembler, mais cela demande beaucoup d’effort pour des quantités infinitésimales”, souffle l’expert. 

Sans compter les additifs chimiques ajoutés aux plastiques qui freinent la valorisation et qui peuvent nuire à la santé. “On parle de milliers de molécules. Et pour les industriels qui se fournissent hors de l’UE, c’est encore plus compliqué”, alerte Raphaël Guastavi.

Problème de traçage

Ce qui pose la question du traçage de la composition des produits, que les spécialistes jugent très insuffisant. “Des informations sont transmises dans la chaîne, mais pas toutes. Parfois un industriel a des informations sur la composition, mais celui en charge du recyclage ne connaît pas la nature de ces additifs. Pour les plastiques, cela conduit à ne pas recycler une partie d’entre eux, alors que si nous en avions l’ambition, ces matériaux seraient davantage valorisés. Mais nous ne le faisons pas pour des raisons de coûts et d’organisation des filières”, regrette José-Marie Lopez-Cuesta. 

Les emballages ne sont pas les seuls dans ce cas. Les déchets électroniques aussi sont concernés alors même que “c’est ce flux de déchets qui connaît la croissance la plus rapide”, pointe Pablo Dias, ingénieur spécialisé dans la gestion des déchets électroniques à l’université de Nouvelle-Galles du Sud à Sydney. 

Les gagnants du recyclage, c’est avant tout ceux qui en vivent : les fabricants et les éco-organismes

Flore Berlingen, cofondatrice de l’Observatoire du principe pollueur-payeur

Jean-Christophe Gabriel, directeur de recherche au Commissariat à l’énergie atomique, confirme le casse-tête technique. “Les cahiers des charges et le design d’une même famille de produits sont différents, ce qui complique le démontage. Et beaucoup de produits sont fabriqués à l’étranger. Pour recycler, nous avons besoin d’écoconcevoir nos appareils électroniques, de l’échelle du composant à celle du produit. Nous en sommes encore loin”, constate le chercheur. “Nous avons examiné dix cartes de circuits imprimés de smartphones et nous avons constaté que la variation du contenu en matériaux était assez importante, c’est ce qui pose problème pour recycler, plus que les techniques de retraitement des matériaux eux-mêmes”, abonde Jeff Kettle, ingénieur en électronique à l’université de Glasgow. “Il y a des centaines de milliers de composants possibles dans un circuit imprimé. C’est difficile d’en identifier la composition, ce qui entraîne un énorme gâchis”, renchérit Jean-Christophe Gabriel, qui vient de mettre au point une machine capable d’identifier la nature de ces composants dans les circuits imprimés et de les extraire. 

Énorme gâchis

Mais ce sont bien sûr les fabricants qui contrôlent le design de leurs produits. Comment faire pression ? En avril dernier, l’Union européenne a bien adopté un nouveau règlement sur l’écoconception, qui devrait préciser, pour chaque catégorie de produits, des critères relatifs à leur recyclabilité. Mais l’inscrire dans la législation ne résoudra pas tout. Pour José-Marie Lopez-Cuesta, “cela devrait être le rôle des éco-organismes de faire en sorte que ces produits soient plus vertueux, mais leur structure capitalistique ne les aide pas : la plupart de leurs actionnaires sont des entreprises qui n’ont pas d’intérêt à ce que les flux de déchets se tarissent”. 

Un pouvoir démesuré

Les éco-organismes sont des structures privées détenues par les producteurs et les distributeurs, agréées par les pouvoirs publics pour prendre en charge la gestion de leurs déchets. José-Marie Lopez-Cuesta estime que “c’est aux autorités de mettre en place des réglementations pour inciter les éco-organismes à instaurer des malus sur certains produits”. Manuel Burnand admet que la filière aurait besoin de changements structurels. “La loi Agec leur a donné un pouvoir démesuré, ils sont en position dominante avec une très forte pression sur les marges de prix. Dans le même temps, on se rend compte que les performances globales ne sont pas là et il y a un consensus pour dire que le système est à bout de souffle et qu’il faut le réformer”, regrette le spécialiste. 

On pourrait aller plus loin, mais cela exige un comportement volontariste des autorités, et un changement de la chaîne de valeur du recyclage

José-Marie Lopez-Cuesta, professeur au Centre des matériaux des mines d’Alès

Sans compter le lobbying de certains acteurs industriels, qui ont intérêt à pousser au recyclage pour continuer de produire. L’histoire est connue, au moment de la révision du règlement européen sur les emballages, les industriels de l’agroalimentaire, McDonald’s en particulier, ont inondé les parlementaires européens de rapports qui promettaient que recycler des emballages en papier et en carton serait plus écologique que de réutiliser des contenants en plastique. “Les gagnants du recyclage, ce sont avant tout ceux qui en vivent : les entreprises qui fabriquent ces produits et les éco-organismes qui ont des objectifs de tri à tenir”, pose Flore Berlingen, cofondatrice de l’Observatoire du principe pollueur-payeur. Le marché du recyclage des déchets ne cesse de croître, il devrait peser près de 90 milliards de dollars à l’horizon 2030.

En croissance

“On pourrait aller plus loin, mais cela exige un comportement plus volontariste des autorités, et un changement de la chaîne de valeur du recyclage”, milite José-Marie Lopez-Cuesta. Alexandre Chagnes, enseignant-chercheur à l’université de Lorraine, illustre : “Une batterie, sur le plan technique, on sait la recycler. Une fois déchargée, on la démantèle, puis on enlève les métaux à l’aide d’un séparateur magnétique, le plastique par flottaison, etc. Et on obtient une black masse riche en métaux. La question qui se pose, c’est celle de la rentabilité économique des procédés et leur automatisation, qui est loin d’être gagnée à l’heure actuelle.”

Sachant bien sûr que, même optimisé, le recyclage ne peut jamais atteindre 100 %. Pour produire du plastique recyclé, il faut ajouter une partie de plastique neuf afin de garantir une qualité au mélange. Car lorsqu’on le recycle, le produit se dégrade. Le polypropylène peut être recyclé jusqu’à quatre fois ; le plastique polyéthylène à haute densité jusqu’à dix fois ; pour obtenir du béton recyclé, il faut toujours ajouter un peu de ciment neuf… À tel point que certains experts, comme Flore Berlingen, réclament aujourd’hui d’abandonner le mot qui porte en lui l’espoir illusoire d’un cycle infini. Recyclage ? Non, “décyclage” serait plus juste.

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