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Il était une fois la vache
Les indices sont ténus, éparpillés au milieu des steppes. Les paléogénéticiens sont en train de retracer nos milliers d’années de vie commune avec les fabuleux aurochs dessinés au fond des cavernes, jusqu’à la vache docile et nourricière. L’épopée retrouvée d’un animal totem.
Icône des bouteilles de lait, vedette couleur pervenche sur tablettes de chocolat, au sourire enthousiaste sur portions triangulaires de fromage, la vache est, si l’on peut dire, partout. Au point, qu’on ne la voit plus. Déjà littéralement, parce qu’on ne croise bien sûr plus ces placides ruminants en ville. Au sens figuré, surtout, parce qu’on ne lui accorde généralement plus qu’un regard blasé quand on la rencontre dans son décor naturel, les champs et les prairies. La vache est un animal potiche sans histoire, une image d’Épinal qui regarde passer les trains et nous alimente aimablement en yaourts. Le taureau, lui, on l’imagine avec un chiffon rouge sous le mufle ; tandis que le bœuf n’a droit de cité que sur les étals des bouchers, ou dans les crèches de Noël. Cette marginalisation dans nos imaginaires d’un animal qui représente plus de 30 % de la biomasse des mammifères actuels de la planète paraît non seulement déconcertante, mais injuste.
Simple fontaine à lait
“En Europe, on a oublié la diversité des rôles que les bovins ont tenus à nos côtés tout au long de notre histoire, pointe Rose-Marie Arbogast, archéozoologue et préhistorienne à l’université de Strasbourg. La récente exploitation laitière intensive les a relégués au rang de simple fontaine à lait. Leur élevage fut pourtant l’un piliers majeurs de nos sociétés préhistoriques.” Un pilier protéiforme jusqu’à la révolution industrielle : alimentaire, avec sa viande et son lait ; physique, pour le travail qu’il produit ; et symbolique, sinon religieux, par le respect qui, jadis, lui fut témoigné. Car, comme le rappelle l’historien Michel Pastoureau, l’espèce Bos taurus, à travers ses trois avatars modernes, est à la fois “vache”, donc nourricière, féconde et calme ; “bœuf”, docile, fort, travailleur ; et “taureau”, puissant, vif, impétueux ; quand leur ancêtre disparu Bos primigenius, autrement dit l’aurochs préhistorique, était sauvage, colossal et dangereux…
Les nouvelles analyses localisent les 80 femelles aurochs domestiquées en Anatolie, dans les hautes vallées du Tigre et de l’Euphrate
Mikkel Sinding, département de biologie de l’université de Copenhague
Une étude de paléogénétique parue en octobre 2024 vient d’arracher aux brumes du temps le destin de ce monstre herbivore. En analysant 46 génomes anciens de bovidés d’Europe et d’Asie, dont le plus vieux spécimen remonte à 47 000 ans, l’équipe de Conor Rossi, Mikkel Sinding et Daniel Bradley a exploré la profondeur temporelle et culturelle du lien unique qui lie nos deux espèces, éclairant d’un jour nouveau les jalons les plus importants de notre long passé commun. Les paléogénéticiens sont les premiers à approcher les origines de l’odyssée bovine, en démontrant que des aurochs archaïques se sont répandus depuis l’Asie du Sud jusqu’en Europe il y a 650 000 ans, à l’époque où Homo heidelbergensis, l’ancêtre de l’homme de Neandertal, commençait lui aussi à arpenter notre continent. Nos deux lignées, Bos et Homo occupent à peu près les mêmes écosystèmes et ne se quitteront plus, partageant plus d’un demi-million d’années d’épreuves, dont nous sommes les héritiers ingrats.
Peuplé de fantômes
Cette première période reste peuplée de fantômes. “Les premiers aurochs qui vivaient en Europe il y a plus de 600 000 ans forment une population archaïque, qui va disparaître en tant que telle ; il n’en reste que des traces exotiques dans le génome de leurs successeurs, 400 000 ans plus tard”, constate Mikkel Sinding, du département de biologie de l’université de Copenhague. Il compare cette disparition à celle de Neandertal, qui n’a laissé lui aussi que quelques vestiges génétiques dans notre ADN. “Ce qui leur est arrivé est un mystère que nous étudions en ce moment”, confie le chercheur.
La seconde période débute après la disparition de ces grands anciens, actée il y a 200 000 ans. Le destin du nouvel aurochs, présent sur tout le continent eurasien, est marqué par l’emprise du climat – les longues glaciations ne laissent que des steppes et des toundras arides à ceux qui les arpentent. En fouillant les génomes de ces colosses, Mikkel Sinding et ses collègues voient leur évolution en marche, avec la séparation de l’espèce Bos primigenius en trois branches qui se partagent l’Europe, l’Asie du Nord et du Sud-Ouest ; et une branche Bos indicus en Inde. Coincées dans des territoires isolés par les glaces, ces populations vont sporadiquement se séparer, se resserrer et s’adapter au territoire sur lesquels elles sont confinées.
Des va-et-vient
Cette diversité génétique se lit à l’échelle du continent européen : “Les aurochs d’Europe ont connu des goulots d’étranglement particulièrement rudes. Alors que nous pensions qu’il s’agissait d’un type général, nos analyses suggèrent qu’il existait en fait à leur niveau trois groupes distincts : un en France et Espagne, un autre en Italie, et un dernier dans les Balkans.” Ce qui n’empêchait pas les croisements, puisque dès que le thermomètre remonte et que les terres se rouvrent, les populations se mélangent de nouveau, comme dans un va-et-vient de marées, à des échelles de temps géologique et génétique.
Neandertal, puis Sapiens, nouvel arrivé d’Afrique il y a 40 000 ou 50 000 ans, connaissent les mêmes vicissitudes. Ce dernier affronte l’animal, aussi dangereux qu’utile, vraisemblablement en groupe, bien armé et préparé – en témoignent les ossements récents retrouvés criblés de pointes de pierre sur le site de Vig, au Danemark. Robe fauve charbonnée, deux mètres au garrot, une tonne à la pesée, des cornes tutoyant le mètre d’envergure – 70 cm pour madame –, un tempérament à l’avenant… impossible de savoir quelles impressions produisaient ces rencontres chez notre cousin néandertalien si fin connaisseur de son environnement. Sapiens, lui, fut frappé au point de fixer pour l’éternité sa silhouette dans ses grottes ornées, de Chauvet il y a 34 000 ans, à la “salle des Taureaux” de Lascaux il y a 17 000 ans. Ces spectaculaires représentations sont-elles liées à la chasse ? Ont-elles une fonction rituelle ? Les hypothèses sont légion.
Un acte fondateur
Nos deux destins s’entremêlent irrémédiablement durant la période suivante où, prenant le relais du climat, Sapiens s’impose comme le principal moteur de l’évolution de l’aurochs. Car s’il continue à le chasser, il va surtout le domestiquer. Un acte fondateur incroyablement resserré dans le temps et l’espace : il y a 10 500 ans, entre les mains de quelques communautés en voie de sédentarisation dans le Croissant fertile, 80 femelles aurochs de souche d’Asie du Sud-Ouest seront à l’origine de toutes nos lignées de bovins modernes. “Nous avons été les premiers en 2012 à établir ces estimations, précise le préhistorien Jean-Denis Vigne, du Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Les nouvelles analyses les confirment, et localisent plus précisément ces femelles en Anatolie, dans les hautes vallées du Tigre et de l’Euphrate.” Incroyable. Même si chasser, capturer et maîtriser un aurochs est un défi redoutable, il reste étonnant qu’il n’ait été tenté et réussi qu’une fois – seule l’Inde le relèvera à nouveau deux millénaires plus tard, l’ancestral Bos indicus donnant après domestication le zébu.
Comment ces croisements ont-ils façonné les génomes bovins au niveau local ? Que pouvons-nous retrouver des aurochs ? Il y a tellement de mystères…
Maulik Upadhyay, département des sciences vétérinaires de l’université de Munich
Plusieurs sites du début du néolithique, à Dja’Dé, en Syrie, ou à Çatal Hoyuk, en Turquie, témoignent de ce rapprochement entre nos deux espèces, avec des vestiges dont il est difficile de dire s’il s’agit d’aurochs chassés encore sauvages, ou de premiers descendants de leurs consœurs capturées il y a peu. “Il faut attendre près de deux mille ans pour constater chez les bovins des effets morphologiques clairs liés à la domestication”, note Maulik Upadhyay, spécialiste de la génomique des populations au département des sciences vétérinaires de l’université de Munich : carrure bien moindre, dimorphisme sexuel atténué, forme des cornes altérée…
Sa viande, sa peau, ses os, ses cornes…
L’animal est alors valorisé à travers sa viande, sa peau, ses os, ses tendons, sa graisse, ses cornes et jusqu’à ses excréments si fertiles. Sans parler de sa puissance de travail et sa capacité à labourer et pétrir sol et grains avec ses sabots. Parfois divinisé, ou offrande de choix, il figure dans le “bestiaire central ” par l’archéozoologue François Poplin, du Muséum national d’histoire naturelle, qui regroupe la dizaine d’animaux symboliquement les plus importants depuis le néolithique, en compagnie de l’ours et du loup. “La nature particulière de notre relation aux bovins mériterait d’être davantage explorée, de même que son rôle social, souligne Rose-Marie Arbogast. Comment ces animaux circulaient-ils entre les communautés ? Leurs routes étaient-elles identiques à celle des humains, ou suivaient-elles des circuits spécifiques liés aux échanges ?”
La paléogénétique commence à retracer ces voies liées à la progression inéluctable des premiers agriculteurs qui gagnent l’Europe avec leur précieux bétail : le long de la côte méditerranéenne et du Danube, en Europe du Sud vers 6 000 av. J.-C. ; le centre du continent 500 ans plus tard ; puis enfin le Nord. Le duo, redoutablement efficace et à la démographie galopante, y prit partout l’avantage sur les populations nomades humaines et aurochiennes qui y prospéraient. D’autres attelages Sapiens-bovins s’aventureront ensuite vers la Chine, l’Afrique du Nord…
Quelques indiscrétions
“On s’est rendu compte qu’au cours de cette migration, les éleveurs ont croisé leurs vaches avec des aurochs mâles locaux, révèle Maulik Upadhyay, qui s’était focalisé sur cette aventure dès 2017. Ainsi, dans le génome de chaque vache européenne, il y a une large part du génome originel des aurochs venus du Proche-Orient et une petite partie héritée des aurochs européens…” Un résultat précisé par ceux de Mikkel Sinding, mais aussi de Torsten Günther, du Centre de biologie évolutive de l’université d’Uppsala, qui a publié ses analyses en janvier 2024 : “Nous avons découvert que la proportion d’aurochs européens au sein des génomes des bovins s’est stabilisée autour de 20 à 25 % il y a près de 4 000 ans, signe que ces croisements ont alors largement cessé. Ce qui nous a surpris, car les aurochs ont persisté en Espagne, une population sur laquelle nous avons centré nos travaux, au moins jusqu’à l’époque romaine.” Jules César les décrivait d’ailleurs comme “un peu moins grand que les éléphants”Et en France, des textes du XIIIe siècle évoquent encore leur présence dans les forêts des Vosges – mais laissent entendre que ses rares amours avec les vaches du cru n’étaient plus guère fertiles. Quoi qu’il en soit, pour Torsten Günther, c’est à cette période de l’Antiquité que la transition d’un mode de vie mêlant chasse et élevage à un autre basé sur l’élevage pur s’est achevée. “Il a pu y avoir alors une meilleure maîtrise des troupeaux pour empêcher l’hybridation pratiquée jusque-là.”
Le déclin des aurochs
L’ADN trahit encore quelques indiscrétions difficilement datables, comme le fait que, parfois, c’est de l’ADN d’aurochs femelles locales qui est intégré aux cheptels, selon des modalités qui restent à comprendre. “C’est le cas pour la race du Murbodner autrichien, chez laquelle on a également remarqué la présence de gènes issus de la lignée du zébu, pointe Maulik Upadhyay. Des races locales, moins intensivement sélectionnées, pourraient conserver davantage de caractéristiques de leurs ancêtres sauvages, comme les Highlands écossais et les White Park, plus proches des aurochs de Grande-Bretagne que d’autres races d’Europe centrale.”
Le fier aurochs entre alors dans son quatrième âge, et décline jusqu’à sa disparition officielle en 1627, à la mort de l’ultime femelle connue dans une sombre forêt polonaise, à Jaktorow. Mais l’espèce a laissé des empreintes derrière elle. David MacHug, du laboratoire de génomique animale de l’université de Dublin, dont l’équipe fut la première à obtenir des séquences d’ADN d’aurochs en 2001, a relevé en novembre dernier dans les troupeaux modernes beaucoup de traces aurochiennes liées à l’olfaction, l’immunité, au développement neurologique et morphologique. “Les croisements facilitent l’adaptation à un territoire : comme entre Neandertal, Denisova et Sapiens, les flux de gènes entre aurochs et bétail ont eu un impact énorme”, souligne-t-il. “Plus nous en apprenons, plus nous réalisons que nous n’en savons pas assez, s’enthousiasme Maulik Upadhyay. Comment ces croisements ont-ils façonné les génomes bovins au niveau local ? Que pouvons-nous retrouver des aurochs ? Il y a tellement de mystères…”
Bos taurus, ex-primigenius, vit maintenant son cinquième âge – le plus ingrat. Les processus de sélection mis en place à l’époque industrielle sur l’autel d’une modernité efficace n’ont cependant pas effacé sa mémoire. Comme un peu blasées, depuis leur pré, les vaches nous regardent leur courir après pour tenter de raconter leur épopée.