épandage de pesticide pour illustrer l'article sur l'acétamipride paru dans le magazine scientifique d'actualité epsiloon@MICHEL BUREAU/BIOSPHOTO

L’histoire éloquente de l’acétamipride

Ce pesticide était au cœur des débats sur la loi Duplomb qui ont agité tout l’été. Nous remontons le fil de l’histoire de cette molécule tourmentée par des enjeux financiers, écologiques et sanitaires. Pour comprendre comment on en est arrivés là.

par Élodie Papin,

Tout le monde commence à savoir prononcer son nom : a-cé-ta-mi-pride. C10H11ClN4 pour les intimes. Cet été, cette molécule a rassemblé autour d’elle – ou plutôt contre elle – plus de deux millions de signatures, en opposition à la loi Duplomb réautorisant l’utilisation de ce pesticide interdit en France depuis 2018. “Il y a eu une pression inattendue, populaire, mais aussi des associations de médecins, des scientifiques et des organismes de recherche – le CNRS, l’Inserm, l’Inrae”, observe Jean-Marc Bonmatin, chimiste et toxicologue du CNRS au Centre de biophysique moléculaire d’Orléans. Mais il faut remonter le fil de cette histoire pleine de contradictions pour mieux comprendre ce qui, cet été, s’est cristallisé autour de ces 26 atomes.

Parfait pesticide

Tout commence avec le tabac, une plante connue depuis des siècles pour ses effets insecticides – les feuilles séchées repoussent les mites dans les armoires. La nicotine agit sur leurs synapses, la zone de contact entre deux neurones. “Dans les années 1970 et 1980, l’industrie de la chimie de synthèse explore de multiples voies pour créer des molécules dont la formule chimique s’approche de la nicotine”, raconte Christian Huyghe, ingénieur agronome et ancien directeur scientifique agriculture de l’Inrae. L’idée est d’imiter la nicotine, mais en y greffant un atome de chlore pour créer des impulsions incontrôlables, une hyperstimulation nerveuse qui ne s’arrête jamais. “La nicotine, ce n’est pas bon, mais la nicotine chlorée, c’est catastrophique : imaginez une crampe généralisée sur votre corps”, résume Jean-Marc Bonmatin. En paralysant l’insecte, jusqu’à provoquer sa mort, ces molécules baptisées “néonicotinoïdes” promettent d’être de parfaits pesticides.

Le premier membre de la famille, l’imidaclopride, est synthétisé en 1985 au Japon par un chimiste du groupe Bayer, puis commercialisé sous le nom de Gaucho et autorisé en France en 1991. Six autres néonicotinoïdes sont rapidement fabriqués, dont l’acétamipride, commercialisé en 1995 et autorisé dans l’Union européenne en 2004. Une famille redoutable : l’imidaclopride s’avère 7 000 fois plus toxique pour les abeilles que le DDT, ce pesticide qui “a réduit au silence les voix du printemps”, comme le racontait en 1962 la biologiste Rachel Carson. Les néonicotinoïdes sont même si toxiques qu’ils donnent naissance à un nouveau mode de traitement des cultures : les semences enrobées.

“C’est comme un M&M’s, illustre Jean-Marc Bonmatin. Autour de la semence, il y a une très fine pellicule de pesticide, et au-dessus une couche de colorant pour la reconnaître.” Le pesticide protège la graine, puis est véhiculé par la sève dans ses racines, ses feuilles, ses fleurs. Plus besoin d’épandage. “Les semences enrobées à l’imidaclopride ont énormément simplifié la pratique agricole, raconte Christian Huyghe. Les betteraviers et les céréaliers, notamment, en sont devenus dépendants.” L’acétamipride, elle, n’est appliquée qu’en pulvérisation, principalement sur les arbres fruitiers : noisetiers, pommiers, figuiers… Les semences enrobées arrivent d’abord en Europe et au Japon, puis aux États-Unis et dans le reste du monde. Les paysages changent et les champs en monoculture s’étendent. “Dans les années 2000, les néonicotinoïdes sont utilisés sur 140 cultures dans 140 pays, rappelle Jean-Marc Bonmatin. Ils rapportent un milliard de dollars tous les ans aux industriels de la chimie. C’est un énorme marché, et ça le reste encore aujourd’hui.” Le problème, c’est que l’utilisation de ces pesticides devient systématique. “On utilise ces semences enrobées partout, tout le temps, à titre préventif, souligne le chimiste. C’est un peu comme si vous preniez des antibiotiques du mois de septembre jusqu’au mois d’avril.”

“Tueur d’abeilles”

Dès 1994, les apiculteurs français alertent sur des surmortalités d’abeilles. “Mais ces alertes ne sont prises au sérieux que lorsque les Américains sont touchés en 2006 par le syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles”, reprend Jean-Marc Bonmatin, dont l’équipe avait démontré dès 2003 que la mortalité des butineuses s’explique par la contamination des pollens et des nectars par les néonicotinoïdes. Après des années de combats citoyens, d’expertises scientifiques et d’actions en justice, avec le Gaucho pour première cible, l’Union européenne restreint en 2013, sur les cultures les plus attractives pour les abeilles, l’usage de trois néonicotinoïdes autorisés. Mais pas de l’acétamipride. 

Dans la famille, c’est celui qui présente la plus faible toxicité aiguë pour les abeilles domestiques –“seulement” quatre fois plus forte que le DDT. C’est l’argument avancé par les autorités européennes pour l’autoriser jusqu’en 2033. Sauf que sa “toxicité chronique”, c’est-à-dire lors d’une exposition sur plusieurs jours ou semaines, s’avère tout à fait comparable à celle de ses cousins. “L’acétamipride affecte le comportement des abeilles, leur mémoire, leurs capacités d’apprentissage, leurs mouvements et leur récupération”, liste Laure Mamy, directrice de recherche à l’Inrae. On se rend compte en 2016 qu’il est également redoutable contre les coccinelles, elles-mêmes prédatrices des ravageurs des cultures. “Ces molécules détruisent les ravageurs, mais aussi ces insectes auxiliaires. La régulation naturelle qui existait dans les milieux a été anéantie par cette chimie”, déplore Laure Mamy. 

Et des groupes d’arthropodes sont oubliés par la recherche. “Nous avons montré que les insectes herbivores sont jusqu’à 11 000 fois plus sensibles à l’acétamipride que les abeilles domestiques”, révèle Georg Petschenka, entomologiste à l’université de Hohenheim. “C’est une voie d’exposition qui n’est jamais testée dans les études réglementaires”, appuie Carsten Brühl, écotoxicologue à l’université de Kaiserslautern-Landau. Reste que le tableau est suffisamment inquiétant pour que la France promulgue une loi en 2016 – applicable en 2018 – qui interdit, pour la première fois, la détention et l’usage de l’ensemble des néonicotinoïdes, dont l’acétamipride. 

Aucune ambiguïté

Le débat, à l’époque, se focalise sur les “tueurs d’abeilles”. “Il y a eu un focus sur la biodiversité, sur les insectes, ce qui est très bien. Mais on observe un certain retard dans les études menées sur le reste de la faune, dont les mammifères et les êtres humains”, souligne Xavier Coumoul  à l’Inserm, professeur de biochimie et toxicologie à l’université Paris Cité. Dès 2012, une équipe japonaise a montré que l’imidaclopride et l’acétamipride provoquent une excitation des neurones du cervelet de rats nouveau-nés. Mais il faut attendre la fin des années 2010 pour réaliser qu’ils affectent aussi le développement embryonnaire, le risque de cancer, et même le système de reproduction. “Pendant longtemps, les études ont été centrées sur le système nerveux, où l’on pensait que ces pesticides agissaient, mais nous avons montré que les récepteurs sur lesquels ils se fixent sont présents aussi dans les ovaires”, explique Jodi Flaws, professeure en biosciences comparatives à l’université de l’Illinois. 

Reste que ces effets sont difficiles à démontrer, souligne Xavier Coumoul : “Chez l’humain, il est compliqué d’établir la causalité, car on ne va pas exposer les gens volontairement à cette molécule.” Jean-Noël Jouzel, sociologue, directeur de recherche CNRS à Sciences Po, détaille : “Dans les populations de travailleurs, on sait que l’exposition aux pesticides augmente le risque de cancer du sang, de la prostate, de maladie de Parkinson, ou encore de malformations sur les enfants des personnes exposées, mais il est très difficile de zoomer sur une substance pour connaître sa part de responsabilité. En disant qu’il faut plus de données avant d’interdire, les partisans du maintien d’une agriculture surconsommatrice de chimie jouent un jeu rhétorique qui n’est pas sans évoquer celui des industriels de l’amiante.” Xavier Coumoul insiste : “100 000 molécules de nature anthropogénique ont été mises sur le marché, dont 1 000 pesticides, parmi lesquels 300 substances actives autorisées en France. Nous n’avons tout simplement pas les moyens humains et financiers pour les étudier une par une.”

Nostalgie d’une forme d’âge d’or

L’ampleur de la contamination, elle, ne fait plus débat. En 2022, Bernard Laubscher, médecin-chef au réseau hospitalier neuchâtelois, en Suisse, qui analyse le liquide cérébro-spinal de 14 enfants, constate que 13 d’entre eux sont positifs pour un métabolite de l’acétamipride, issu de sa dégradation dans ­l’organisme. “Tous présentaient au moins un néonicotinoïde dans ce liquide, qui est la meilleure image du tissu cérébral, détaille le pédiatre. Or ces molécules sont des agents toxiques sur les synapses, en rendant le passage d’information anormal.” “L’imprégnation de la population humaine est claire, note Xavier Coumoul. Plusieurs études rapportent la présence d’acétamipride ou de ses métabolites dans le sang, le liquide cérébro-spinal, les urines, les cheveux.” “Nous pensons que l’alimentation est une source de contamination majeure, indique Darrin Thompson, épidémiologiste de l’environnement à l’université de l’Iowa, qui suit une cohorte de plusieurs centaines de femmes enceintes et de leurs enfants. Nous avons trouvé son métabolite dans l’urine de 85 % d’entre elles, alors que ce pesticide n’est pas utilisé dans l’Iowa.”

L’acétamipride provoque ainsi aujourd’hui une inquiétude non seulement pour la biodiversité, mais aussi pour la santé publique. “Des médecins ont manifesté devant l’Assemblée nationale. Un millier d’entre eux ont signé, avec d’autres scientifiques, une lettre ouverte. Une telle mobilisation du monde de la santé ne s’était jamais produite pour des questions agricoles. Je pense que c’est en cela que cette molécule provoque une rupture”, analyse Christian Huyghe. 

Une autre décision prise cet été et passée, elle, largement inaperçue cristallise les contradictions. Alors que l’Autorité européenne de sécurité des aliments pointait l’année dernière “des incertitudes majeures des propriétés de neurotoxicité développementale de l’acétamipride” et suggérait de diviser par cinq la dose journalière acceptable du pesticide, la Commission européenne a révisé à la hausse les limites maximales de résidus dans plusieurs aliments – augmentées de 30 % pour les prunes, multipliées par six pour le miel. Une façon de prendre acte de la persistance de l’exposition à l’acétamipride – et des paradoxes du monde moderne.

Il pleut de l’acétamipride

Paradoxe aussi du côté des betteraviers : c’est en grande partie leur lobbying qui a abouti à la réautorisation de l’acétamipride dans la loi Duplomb. Pourtant, ils ont peu utilisé la molécule : avant 2016, ils employaient surtout les semences enrobées avec d’autres néonicotinoïdes. “Les betteraviers ont la nostalgie d’une forme d’âge d’or, où la chimie régnait en maître, observe Christian Huyghe, du comité de coordination technique du Plan national recherche et innovation de la betterave. Pour lutter contre les pucerons et le virus de la jaunisse qu’ils transmettent, il faut détruire les restes des cultures des années précédentes, souvent laissés dans les champs alors qu’ils constituent les principaux réservoirs du virus. Ce sont des méthodes de prévention que l’on avait oubliées, parce qu’on avait la chimie.” La situation est plus compliquée pour les producteurs de noisettes, moins puissants politiquement, et confrontés depuis 2012 à la punaise Halyomorpha halys, qui n’a aucun prédateur naturel en Europe. Et pour tous les agriculteurs français, l’acétamipride cristallise les difficultés de l’adaptation des pratiques, avec son lot de réorganisation, de formation, de coordination, et le spectre de la chute des rendements, aggravée par le changement climatique.

“Les néonicotinoïdes seront tous interdits un jour, c’est ce que doit faire l’Europe, et c’est ce que devrait suivre le monde, prédit Jean-Marc Bonmatin. Tout ce processus-là n’aurait jamais dû exister, c’est un retour en arrière, avec une remise en question de la science. Car il n’y a aucune ambiguïté : il faut se débarrasser de tous les pesticides. Ils nous font plus de mal que de bien. Le problème, c’est qu’ils font du bien à des intérêts privés, et du mal à tout le monde.”

Et qu’en pensent les industriels de la chimie ? “Même en 2013, lors des restrictions prises contre une grande partie des néonicotinoïdes dans l’Union européenne, les multinationales de la chimie se sont relativement peu mobilisées, car les brevets déposés sur ces produits sont arrivés à expiration dans les années 2010, observe Carsten Brühl. Et elles ont déjà de nouvelles molécules à proposer.” Comme le sulfoxaflor, une sorte de néo-néonicotinoïde, qui fait l’objet d’un combat plus discret mené par les apiculteurs français de l’Unaf et l’organisation Générations futures – ils ont obtenu en février 2025 l’annulation des autorisations de mise sur le marché de deux pesticides qui en contiennent, le Closer et le Transform.

En attendant, au Japon, il pleut de l’acétamipride. Zanne Sandriati Putri a détecté la molécule dans 82 % de ses échantillons d’eau de pluie. “Nous pensons qu’elle s’accroche aux particules du sol, puis qu’elle est transportée jusque dans l’atmosphère”, décrit la doctorante à l’université de Tokyo, qui a publié cette étude au printemps. 

Le sénateur Laurent Duplomb, lui, n’exclut pas un nouveau texte pour réintroduire la molécule.

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