fusée Artemis et la lune, dossier d'epsiloon, le magazine scientifique d'actualité@NASA - GETTY IMAGES

Lune : le grand retour d’un symbole géopolitique

Objet de convoitise économique, territoire à conquérir, défi technologique… bien plus que cela. Une cinquantaine de pays sont engagés dans une compétition dominée par les Etats-Unis et la Chine. La lune est redevenue un enjeu.

par Mathilde Fontez,

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Les choses s’étaient un peu calmées depuis un demi-siècle. Et voici que la Lune s’impose de nouveau comme un emblème, un symbole, un enjeu géopolitique. “Nous pourrions ne jamais rattraper notre retard, et les conséquences pourraient modifier l’équilibre des pouvoirs ici sur Terre”, scandait en décembre dernier devant le Sénat Jared Isaacman en vue de sa nomination comme nouveau parton de la NASA. Priorité : contrer les ambitions chinoises sur la Lune. “Du côté américain, la rhétorique n’a pas changé depuis Apollo. C’est un grand programme d’exploration qui mobilise des fonds massifs afin d’y arriver avant l’autre superpuissance du moment”, observe Alban Guyomarc’h, spécialiste du droit spatial au Collège de France.

Écrans de fumée

D’autres raisons sont invoquées. Dont la science, bien sûr : explorer des contrées encore quasi-vierges, analyser ce sol primitif dépourvu d’érosion et de tectonique, préparer les futures missions vers Mars… Des enjeux vite balayés par tous les observateurs. “Malgré un programme scientifique de fond, la recherche n’est pas le but d’Artemis”, réagit Teasel Muir-Harmony, historienne des sciences et des technologies au musée de l’Air et de l’Espace Smithsonian. “Le programme scientifique est fascinant, mais il passe clairement au second plan, renchérit Jordan Bimm, historien de l’exploration spatiale américaine à l’université de Chicago. Pour moi, les innombrables utopies qui entourent le secteur spatial sont des écrans de fumée cachant les intérêts d’entrepreneurs ou de nations.”

Les accords Artemis, c’est une philosophie, une manière de mettre tout le monde d’accord autour de grandes valeurs américaines

Paul Whorer, spécialiste du sujet à l’Institut français des relations internationales

Idem du côté de la Chine. La communication officielle décrit quelques objectifs scientifiques classiques, mais met sensiblement plus en avant l’utilisation des ressources lunaires, en particulier la glace d’eau, les minéraux et l’hélium 3. “Ce que nous pourrions trouver, ce que nous pourrions découvrir pourrait avoir un impact concret ici sur Terre, déclarait lui aussi Jared Isaacman. Si l’hélium 3 devient une source d’énergie nouvelle sur Terre, cela pourrait changer le cours de l’humanité, n’est-ce pas ?”

Faux nez

Mais même cet enjeu des ressources apparaît comme un faux nez. L’analyse des accords Artemis, mis en place en 2017 en même temps que le programme lunaire américain du même nom, est sur ce sujet éclairant – elle passionne les juristes spécialistes du droit de l’espace. En moins de dix ans, par ce biais, les États-Unis ont engagé avec eux 61 pays sur des règles d’exploitation des ressources spatiales. Les alliés proches en premier – Canada, Royaume-Uni, Japon –, mais aussi des partenaires moins traditionnels, comme le Rwanda, le Nigeria, les Émirats arabes unis – le dernier signataire est le sultanat d’Oman, en janvier dernier. 

La lune cristallise une nouvelle logique propriétaire ou territorialiste : la présence d’un sol renouvelle l’approche

Alban Guyomarc’h, spécialiste du droit spatial au Collège de France

“Les accords Artemis sont un ovni juridique. Ce n’est pas un traité international mais une constellation d’accords bilatéraux dont aucun signataire n’a négocié le contenu ; ce n’est pas contraignant, mais c’est bien une manière d’imposer l’interprétation du droit de l’espace en invitant les signataires à la contresigner”, pointe Alban Guyomarc’h. Alors que personne ne croit vraiment à ce qu’un pays réussisse à exploiter des ressources spatiales d’ici la fin de la prochaine décennie. “L’hélium 3, on en parle comme d’un modérateur pour des réacteurs à fusion : il faut quand même se rendre compte à quel point on est loin d’avoir besoin de ce type de ressources. Les accords Artemis, c’est une philosophie, analyse Paul Whorer, spécialiste du sujet à l’Institut français des relations internationales. Une manière de mettre tout le monde d’accord autour de grandes valeurs pour la conquête de l’espace, qui seraient fondamentalement des valeurs américaines.”

Soft power

“La lune cristallise une nouvelle logique propriétaire ou territorialiste : la présence d’un sol – à la différence d’une orbite – renouvelle l’approche”, ajoute Alban Guyomarc’h. Un soft power lunaire d’un nouveau genre, plus discret, plus technique, mais non moins efficace. “C’est désormais la règle des États-Unis qui s’applique”, observe froidement Christophe Bonnal, membre de l’Académie française de l’air et de l’espace. “Les États-Unis et la Chine ne sont pas les seuls sur la ligne de départ, reprend Alban Guyomarc’h. Les Indiens ont réussi à se poser en 2023 au pôle Sud ; l’Europe a ses engagements ; le Pakistan a un programme ; il y a les ambitions ­japonaises… le paysage est clairement internationalisé et c’est nouveau. Ça refait de la Lune une destination de démonstration non pas de puissance, mais de compétences.”

Les Chinois sont conscients qu’arriver trop tard, c’est prendre le risque de laisser les Américains construire seuls les réglementations internationales

Matthieu Grialou, représentant du CNES à Pékin

“Artemis II ne relève pas de la nostalgie ni d’un simple vol d’essai technique. Il s’agit d’un signal stratégique indiquant que les États-Unis entendent participer à une course lunaire d’un genre nouveau, moins axée sur des succès ponctuels que sur une présence durable, des partenariats et la capacité d’influencer la conduite des activités lunaires”, interprète de son côté Michelle Hanlon, professeure de droit aérien et spatial à l’université du Mississippi. Avec, en arrière-plan, l’idée d’encourager les activités de commerce spatial, d’entraîner une nouvelle économie dans la logique du New Space lancé par Barack Obama, qui brasse aujourd’hui des dizaines de milliards de dollars en orbite autour de la Terre. 

Fierté nationale

La Lune, il faut en être pour occuper le terrain, décider des règles avant qu’un autre le fasse. Il faut y aller pour démontrer son savoir-faire technique, sa modernité. Il faut en parler pour guider une convergence industrielle. Il faut y travailler, pour avoir des alliés internationaux. “Les Chinois sont conscients qu’il faut être partie prenante de tout ça. Arriver trop tard c’est prendre le risque de laisser les Américains construire seuls les réglementations internationales, observe Matthieu Grialou, représentant du CNES à Pékin. Le spatial est clairement identifié par la Chine comme un attribut du pouvoir auquel elle aspire. C’est la logique de prestige international et de démonstration de puissance.”

Et bien sûr, insuffler une fierté nationale. “La suite dépendra de ça, prévoit Paul Whorer. Un des points clés sera la réaction du public américain. Est-ce qu’il va suivre ?” à ce titre, Artemis II a été en partie décevant. “Pendant un bref instant, on a de nouveau parlé de courage, d’exploration, d’ambition nationale et d’objectif commun, chroniquait au lendemain du décollage le correspondant à la Maison Blanche du New York Times. Le rugissement de la fusée a captivé l’attention du public pendant moins de 2 h 30… avant que le président Trump n’apparaisse à l’écran pour détourner le sujet.”

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