pourquoi les allergies explosent, dans le magazine scientifique d'actualité epsiloon n°60@ ITZIAR BARRIOS

Pourquoi les allergies explosent ?

Un article à retrouver dans Epsiloon n°60

C’est une véritable pandémie. D’éternuements, de démangeaisons, d’asthme… 25 à 30 % des Français et des Françaises souffrent d’allergies. Comment en sommes-nous arrivés là ? Nous avons posé la question aux experts.

par Héloïse Rambert,

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Ce n’est que le début : l’OMS, l’Organisation mondiale de la santé, estime qu’en 2050, la moitié de la population mondiale sera allergique. “Il y a 100 ans, il s’agissait seulement de 1 à 2 % de la population, rappelle Audrey Nosbaum, cheffe de service adjoint du service d’allergologie et d’immunologie clinique des Hospices civils de Lyon. à partir du milieu du XXe siècle, tout s’est emballé. La peau, le nez, les yeux, le tube digestif… aujourd’hui, tous les organes sont touchés.” “Le début de la forte augmentation de l’asthme, de la dermatite atopique et de la rhinite allergique remonte aux années 1960, retrace de son côté Cezmi Akdis, directeur du SIAF, l’Institut suisse de recherche sur les allergies et l’asthme de l’université de Zurich. Et une seconde vague, marquée par une hausse des allergies alimentaires et des hyper­sensibilités médicamenteuses, a débuté après les années 2000.”

De nombreuses théories

Globalement, on comprend ce qui se passe : les maladies allergiques sont causées par un dérèglement du système immunitaire qui correspond à une absence ou à une perte de tolérance vis-à-vis de substances a priori inoffensives – les allergènes. Ce système immunitaire les reconnaît alors comme étrangères et pathogènes. Mais pourquoi ce dérèglement touche-t-il tant de gens ? Et de plus en plus ? C’est toute la question. “De nombreuses théories ont été proposées”, rappelle Cezmi Akdis. Une en particulier fait son chemin dès les années 1980 : la théorie dite “de l’hygiène”. La progression de ces affections serait la conséquence de notre tendance à briquer nos intérieurs avec une kyrielle de produits d’entretien pour la maison et le linge, riches en détergents et autres “enzymes gloutons” qui lavent “plus blanc que blanc”. Et, de manière plus générale, de notre vie dans un environnement nettement plus aseptisé. Notre système immunitaire n’aurait pas eu le temps de s’adapter. “Lorsque les infections ont commencé à se raréfier, grâce également aux antibiotiques et aux vaccins, le système immunitaire s’est tourné vers d’autres molécules de notre environnement, plus anodines”, résume Audrey Nosbaum.

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Nous sommes exposés chaque jour à un nombre énorme de nouveaux polluants, toxiques et additifs

Nicolas Gaudenzio, chercheur à l’Institut toulousain des maladies infectieuses et inflammatoires

Dès 1989, un chercheur anglais, David P. Strachan, montrait que le nombre de rhinites allergiques était moins important dans les familles nombreuses, où les infections sont plus fréquentes. Puis au fur et à mesure, les données scientifiques se sont accumulées. Au milieu des années 1990, une équipe de scientifiques de l’université de Munich a constaté que les allergies étaient plus courantes en ex-Allemagne de l’Ouest qu’en ex-Allemagne de l’Est, où les intérieurs et un mode de vie moins occidentalisés favorisaient le contact des enfants avec infections et allergènes. En 2007, ce sont des chercheurs français qui ont ensuite mis en évidence le rôle protecteur de la vie à la campagne et de l’exposition aux animaux domestiques dans la petite enfance, au regard de l’allergie chez l’adulte…

Ça paraissait une bonne idée

Énigme scientifique résolue ? Loin là. Des pièces du puzzle manquent encore. “Plusieurs limites discutées ces dernières décennies suggèrent que cette théorie n’explique pas entièrement le phénomène, assure Cezmi Akdis. Par exemple, l’assainissement de l’eau a été mis en place dans de nombreuses villes occidentales dès les années 1920, soit quarante ans avant le boom des allergies. Par ailleurs, l’asthme allergique continue d’augmenter dans certaines villes d’Asie et d’Afrique où les niveaux d’hygiène sont faibles.” Autre élément pointé par les scientifiques : utiliser des probiotiques pour exposer le corps volontairement aux bactéries afin de sensibiliser le système immunitaire s’est révélé inefficace – et pourtant, ça paraissait une bonne idée. 

350 000 nouvelles substances

Aujourd’hui, les chercheurs élargissent leurs perspectives. “Tellement de changements sont intervenus dans nos modes de vie ces dernières décennies, parallèlement aux questions d’hygiène, souligne Nicolas Gaudenzio, chercheur au sein de l’Institut toulousain des maladies infectieuses et inflammatoires. Nous sommes exposés quotidiennement à un nombre énorme de nouveaux polluants, toxiques et additifs, que ce soit dans l’air que nous respirons, dans notre alimentation, dans les produits de ménage ou nettoyants pour le corps, qui renferment détergents et tensio­actifs.” Une méta-analyse parue en 2020, portant sur 22 inventaires chimiques dans 19 pays, a ainsi révélé que plus de 350 000 nouvelles substances ont été introduites dans la vie humaine depuis les années 1960, sans que leurs effets sur la santé aient fait l’objet d’une analyse approfondie. 

Trop poreux

Et depuis le milieu des années 2010, une piste se dessine très nettement : celle de l’action délétère de ces produits sur nos barrières épithéliales, censées protéger notre peau et nos muqueuses de l’extérieur et faire le tri entre les molécules autorisées à entrer dans notre organisme et celles qui doivent rester à la porte. “Nos épithélias sont normalement des murs infranchissables quand cela est nécessaire, mais ils deviennent trop poreux, que ce soit au niveau de la peau, des poumons ou des intestins”, explique Audrey Nosbaum. 

En 2019, Cezmi Akdis a testé pour la première fois le concept expérimentalement en observant les dégâts de détergents sur des cultures in vitro de cellules bronchiques. “Les lessives, même à très forte dilution, ainsi que les résidus de rinçage ont eu des effets cytotoxiques significatifs et ont perturbé directement l’intégrité des jonctions serrées, ces structures moléculaires qui scellent l’espace entre deux cellules épithéliales voisines et assurent le rôle de défense.” “Desserrées”, ces jonctions rendent la barrière trop perméable aux micro-organismes : le système immunitaire s’emballe et tente vainement de réparer la barrière et d’expulser les envahisseurs, exactement comme s’il s’agissait de vers parasites. “Le système immunitaire est biaisé vers une réaction de type allergie. C’est-à-dire vers une réaction spécifique, qui provoque une inflammation et une libération d’histamine, à la base des symptômes”, explique Nicolas Gaudenzio. 

Les études sur l’hypothèse de l’hygiène ont pratiquement disparu

Cezmi Akdis, directeur de l’Institut suisse de recherche sur les allergies et l’asthme

Au cours des dernières années, la liste des principales substances capables de rompre les barrières de la peau s’est précisée : détergents, produits de nettoyage, agents de rinçage pour lave-vaisselle ; dentifrices (en particulier un agent moussant, le laurylsulfate de sodium) ; polluants atmosphériques (particules fines, ozone) ; micro et nano­plastiques ; additifs alimentaires (émulsifiants, édulcorants artificiels exhausteurs de goût). Sous leur effet, de nombreuses molécules nouvellement rencontrées sont reconnues comme allergènes. “Il est même possible de développer des allergies à des substances que notre corps connaît déjà, pour un motif que l’on ne comprend pas bien”, ajoute le chercheur. Une barrière épithéliale défectueuse a été mise en évidence dans plus de 80 maladies chroniques, dont l’asthme, la dermatite atopique ou la rhinite allergique. La thématique est porteuse. “Les études sur l’hypothèse de l’hygiène ont pratiquement disparu, souligne Cezmi Akdis. La plupart des études financées par les NIH, les instituts nationaux de la santé américains, et les organismes de recherche européens portent désormais sur les barrières épithéliales, le microbiome et son interaction avec le système immunitaire.”

Et le stress ?

Mais ce n’est toujours pas la fin de l’histoire. “Depuis une dizaine d’années, nous voyons également un boom des publications montrant que les systèmes nerveux et immunitaire sont interconnectés et dialoguent en permanence”, ajoute Nicolas Gaudenzio, qui a fait de l’impact du stress sur le développement des maladies allergiques cutanées sa spécialité de recherche. En 2025, il a publié avec son équipe une étude qui démontre, sur un modèle animal, le lien entre le stress pendant la grossesse et l’eczéma pédiatrique. “Si l’on mime un stress psychologique chez la souris, elle produit une forte quantité de corticostérone – l’équivalent du cortisol chez l’humain – qui infuse dans le liquide amniotique, explique-t-il. Elle dérégule et hyperactive le système immunitaire en plein développement, ce qui se traduit par des cas d’eczéma pédiatrique à la naissance.” Dans 30 % des cas, les symptômes allergiques persistent au-delà de 4 ans et touchent d’autres organes. On parle de marche atopique. Et le chercheur de prévenir : “Si on se focalise sur le volet immunologique, sans considérer le système nerveux, on ne peut pas tout comprendre du phénomène allergique et de sa progression.” 

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