@RAY-BAN
Lunettes connectées: l’interface qui dérange
C’est un vrai bijou technologique. Le futur mode d’accès principal au monde numérique, annoncent les constructeurs. Les experts en doutent. Et s’inquiètent surtout de l’impact de ces nouvelles lunettes connectées sur notre attention et notre vie privée.
En ce moment, il est difficile de passer à côté. Publicités à tout va pendant la dernière Coupe du monde de foot, démonstrations en série durant les événements tech, annonces en rafale à chaque conférence… Partout, géants du numérique et start-up vantent leurs lunettes connectées, que l’on ait besoin ou non de correction. Des lunettes capables de prendre des photos et des vidéos, de répondre à n’importe quelle question via une IA qui souffle les réponses directement dans les branches, d’afficher des infos sur les verres, voire d’enrichir la perception de l’environnement en mode réalité augmentée…
Flop monumental
À écouter le monde de la tech, après l’ordinateur dans les années 1980, le smartphone dans les années 2000 et, dans une moindre mesure, la montre connectée dans les années 2010, ces lunettes vont devenir la nouvelle interface dominante. C’est ce que nous prédit un porte-parole de Snap, l’un des acteurs du domaine : “L’informatique évoluera progressivement des téléphones vers les lunettes, qui s’inscrivent dans une vision de long terme où l’expérience informatique devient plus naturelle, plus contextuelle et plus ancrée dans le monde réel.” Idem en décembre dernier pour Wu Jia, vice-président du groupe Alibaba, qui déclarait que “les lunettes ouvrent la voie à une manière révolutionnaire de se connecter et d’interagir avec les ordinateurs à l’ère de l’IA”. Ou encore Mark Zuckerberg, patron de Meta, leader du marché, qui s’enthousiasmait : “D’ici à 2030, les smartphones resteront dans nos poches et les lunettes les remplaceront progressivement.”
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Certains diront que c’est un gadget pour geeks mis sur le marché à un moment où celui du smartphone atteint son plus bas niveau depuis 2013 (-11 % sur le deuxième trimestre 2026). Et d’autres rappelleront que les prédictions sont des affirmations hasardeuses – tout le monde a en tête le flop monumental des Google Glass en 2013.
Mais depuis, bien des choses ont évolué. En termes de techno d’abord : micros, caméras, tout tient maintenant dans les branches des lunettes. Et cela grâce à la réduction de la consommation d’énergie et de la dimension des composants électroniques, qui profitent des progrès fulgurants réalisés sur les puces, notamment sur les systèmes tout intégrés, dont l’entreprise américaine Qualcomm s’est fait la spécialité avec sa gamme Snapdragon que l’on retrouve aujourd’hui dans une majorité des lunettes (Meta, Snap, Google, Xiaomi, Xreal, Rayneo…).
On a commencé avec un ordi, puis on s’est penché sur un smartphone… Les lunettes sont la première interface adaptée au corps, pas le contraire
Matthew Sanders, spécialiste des lunettes connectées chez Meta
L’affichage a également progressé avec des écrans directement intégrés au verre, grâce à des micro-OLED ou des guides d’ondes – des couches optiques transparentes qui dirigent la lumière d’un projecteur vers les yeux. Sans oublier que la percée massive de l’IA et des agents conversationnels a rendu les échanges beaucoup plus fluides qu’à l’époque des Google Glass. “Nous sommes à un moment où les écrans, le traitement des données, l’IA et l’écosystème logiciel sont enfin suffisamment alignés pour faire émerger des nouvelles expériences de réalité augmentée crédible, utile et portable”, se réjouit le porte-parole de Snap. Anatole Lecuyer, chercheur en réalité virtuelle à l’Inria à Rennes, confirme : “J’avais testé les Google Glass à l’époque : l’affichage et les contenus étaient très limités. Les interfaces qui se profilent aujourd’hui sont différentes et arrivent à faire l’équivalent d’un affichage tête haute d’informations dans des lunettes, c’est-à-dire directement dans le champ de vision de l’utilisateur. Et ce n’est qu’un début…”
En vogue
Lors d’une table ronde au salon Vivatech, à Paris, en juin, Matthew Sanders, spécialiste du sujet chez Meta, s’enthousiasmait pour ce nouveau mode d’accès au monde numérique : “Si on regarde l’histoire de la tech, on a commencé avec un ordi, puis on s’est penché sur un smartphone… Les lunettes sont la première interface qui est adaptée au corps et pas le contraire.” Plus besoin de sortir le téléphone de sa poche, de le déverrouiller et de le regarder : les lunettes connectées sont l’un des premiers exemples concrets d’un concept en vogue, l’informatique ambiante, avec une technologie de plus en plus invisible. “Remettre l’humain au centre est fondamental, abonde Élodie Riché, en charge du marché des lunettes connectées chez Essilor, partenaire de Meta. On lui libère les mains en utilisant davantage les commandes vocales.”
Les experts indépendants interrogés, eux, se montrent plus circonspects. Benjamin Thierry, historien des techniques à Sorbonne Université, rappelle l’exemple réussi des premières interfaces numériques qui émergent dans le contrôle aérien au début des années 1960 et se popularisent sur les micro-ordinateurs dans les années 1990 : “Une bonne interface peut s’assimiler en quelque sorte à un langage. Pour se faire comprendre, elle va devoir utiliser des métaphores, comme le bureau ou la corbeille des ordinateurs : ces représentations informatiques n’ont rien à voir avec de vrais objets, mais la compréhension et l’adhésion ont bien marché auprès des utilisateurs.”
Un simple complément
Pas sûr que ce soit le cas avec les lunettes. “La techno est là, c’est vrai, et l’arrivée de l’IA permet sans conteste un traitement plus poussé qu’à l’époque des Google Glass, mais les lunettes et leur commande vocale nous font revenir en arrière, au temps de la ligne de commande, qui était la manière d’accéder à des données au début de l’informatique, analyse Arnaud Prouzeau, chercheur spécialisé en interface à l’Inria Saclay. Vous lancez une requête, mais vous ne passez pas par une interface graphique. C’est assez simple, mais la contrepartie, c’est que cette interaction restera très limitée. On ne va pas taper un long mail, monter une vidéo, ni faire des recherches poussées sur internet.” La communauté scientifique est en fait plutôt unanime : à court, voire moyen terme, les lunettes seront un complément au smartphone, pas un substitut.
Dans l’espace public, cet objet me paraît inapproprié, discutable et problématique
Dominique Boullier, sociologue, spécialiste des technologies cognitives à Sciences Po
Certains sportifs utilisent déjà des modèles à affichage dans les verres pour suivre leurs performances. Dans le domaine de la santé, “on réfléchit à des montures qui pourraient faire du monitoring quotidien de notre activité cérébrale en suivant par exemple le clignement de nos yeux ou la dilatation de la pupille, annonce Prûne Marre, directrice d’Essilor France. L’idée serait de détecter très tôt des maladies pour une meilleure prise en charge”. Et il y a aussi des débouchés dans le monde industriel, dans la maintenance, le montage… “Les lunettes sont un vecteur d’innovation indéniable dans ce cadre, car elles permettent d’afficher des informations comme des plans ou des documents devant les yeux ; d’un point de vue cognitif, cela fait économiser des efforts puisqu’on ne détourne pas le regard, souligne Dominique Boullier, sociologue, spécialiste des technologies cognitives à Sciences Po. En revanche, dès qu’on se retrouve dans l’espace public, cet objet me paraît beaucoup plus inapproprié, discutable et problématique.”
Pour l’ICE de Trump
Car oui, on s’en doute, cette technologie fait débat sur les moyens de surveillance inédits qu’elle offre – le département de la sécurité intérieure américaine a ainsi demandé en avril un budget de 7,5 millions de dollars pour développer des lunettes destinées à la police de l’immigration, l’ICE, afin d’enregistrer des vidéos sur le terrain et de comparer les visages avec ses bases de données. Mais ce sont surtout ses applications grand public qui font débat. “Le smartphone offre déjà une fluidité intéressante dans l’interaction, la montre a l’avantage d’être peu intrusive, a-t-on besoin d’un objet en plus ?”, questionne Arnaud Prouzeau. “Pour moi, l’intérêt de ces lunettes n’est pas encore clair, estime Anatole Lecuyer. Que visent les constructeurs avec ? On est encore assez loin de ce que les acteurs de la réalité augmentée en laboratoire promettent en termes d’interaction…”
Témoin permanent
Selon le Financial Times, Meta serait en train de tester un prototype de lunettes qui enregistre et filme l’environnement en permanence, ce qui permettrait à l’utilisateur d’exploiter l’IA pour vérifier ce qu’il a vu, entendu, pour se remémorer sa journée. Face à cette possibilité, le sociologue Yann Bruna, de l’université Paris Nanterre, mandaté par l’Europe pour un travail de recherches plus poussé auprès d’usagers et non-usagers, nous confie : “J’ai été surpris que plusieurs personnes interrogées m’en parlent comme d’un outil utile pour la judiciarisation du quotidien.” L’objet devenant un témoin permanent, apte à être utilisé en cas de litige.
Ce qui amène à la question clé de l’acceptabilité sociale. “Pour qu’une interface fonctionne bien, elle doit non seulement être capable de mettre en relation une machine avec des non-experts, mais aussi être acceptée par le grand public”, pointe Benjamin Thierry. Qui cite les Google Glass comme un parfait contre-exemple : “Vers 2014, on a vu apparaître chez les Américains l’expression “Glasshole” [à partir de asshole, “trou du cul”], qui désignait toute personne qui débarque et qui a tout le temps ses lunettes sur le bout du nez, ce qui ne permet pas aux autres de savoir s’il est en interaction avec eux ou s’il est en train de lire ses mails.”
Une interface n’est pas un outil neutre. Elle peut conduire à des changements de comportements radicaux
Benjamin Thierry, historien des techniques à Sorbonne Université
D’après une étude menée fin 2024 en Australie, les attentes sont très contrastées entre les propriétaires de lunettes, qui les considèrent comme un moyen d’améliorer leur image et leurs liens sociaux, et les non-propriétaires, inquiets pour leur vie privée et les perturbations sociales. En Europe, les études sur le sujet démarrent tout juste. Le laboratoire d’innovation numérique de la Cnil, la Commission nationale de l’informatique et des libertés, a lancé une enquête auprès de plus de 2 000 personnes pour comprendre comment elles perçoivent l’objet. Les résultats, publiés en mai, sont éloquents : 87 % des personnes interrogées en France en ont entendu parler, 9 % ont déjà eu l’occasion de les tester (25 % chez les hommes entre 18 et 24 ans). 36 % les voient comme un gadget, 31 % comme un produit pratique et 27 % comme une innovation majeure… Et 67 % considèrent qu’elles représentent un risque d’atteinte à la vie privée ! La Cnil a d’ailleurs lancé dans la foulée un appel à la vigilance. “On est face à un changement de paradigme : cet objet est très proche de lunettes classiques, au point de devenir difficile à repérer et pose beaucoup de questions sur notre manière de gérer et de partager nos données”, juge Martin Biéri, chargé d’études à la Cnil.
Lunettes hackées
Se pose en particulier la question du consentement. Lorsque les entreprises ont lancé leurs modèles, elles ont annoncé qu’ils seraient dotés de voyants lumineux qui clignoteraient dès qu’une image serait en passe d’être capturée pour que l’entourage soit prévenu. Sauf que ces dispositifs ont été vite hackés. Meta a riposté avec une mise à jour désactivant la caméra si la LED venait à être trafiquée… Mais jusqu’à quand ce patch va tenir ? “Les plates-formes de réseaux sociaux tirent profit du partage d’images et sont donc lentes à adopter les technologies de protection de la vie privée”, analyse Katharina Krombholz, spécialiste du sujet à l’institut Cispa, en Allemagne. “Dans un monde de réseaux sociaux où la publication permanente est devenue courante, c’est d’une irresponsabilité totale de laisser cet objet sans contrôle. On peut craindre que cela sape la confiance sociale et finisse par encourager une forme de paranoïa”, lâche Dominique Boullier. “L’histoire nous a montré qu’une interface n’est fondamentalement pas un outil neutre, appuie Benjamin Thierry. Elle impose un mode de fonctionnement, une vision, et peut conduire à des changements de comportements radicaux.” Jusqu’où ?
Au salon Vivatech, lors de la table ronde consacrée aux lunettes connectées, un autre projet était déjà dans les têtes : et si l’interface d’après était l’implant connecté ?