montage photo pour illustrer la génération des ados ayant 16 ans en 2026@SHUTTERSTOCK

16 ans en 2026: portrait d’une génération

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Le rapport PISA sorti en septembre montre un décrochage sans précédent, et mondial, des élèves nés en 2010. Trop d’écrans? Une “destruction cognitive”, comme le pointe le ministre de l'Éducation nationale? Les réponses des neuroscientifiques, des sociologues, des chercheurs spécialisés en science de l'éducation sont bien plus subtiles.

par Louane Velten,

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Avoir 16 ans en 2026, c’est être né après le premier smartphone, avoir toujours connu les écrans, Internet et les réseaux sociaux. Avoir 16 ans en 2026, c’est avoir passé son année de CM2 ou de 6e à la maison pendant la pandémie de Covid-19, c’est être entré au lycée avec l’intelligence artificielle générative, être connecté en permanence au monde et aux autres ; c’est aussi être plus vulnérable à la dépression, à l’anxiété, aux troubles de santé mentale. Et, cela ne vous aura pas échappé, selon les derniers résultats de l’étude PISA, avoir 16 ans en 2026, c’est aussi être moins bon en mathématiques, en lecture, en sciences que les adolescents d’il y a vingt ans. Entre 2022 et 2025, le niveau de compétence des jeunes du monde entier a continué de se détériorer, atteignant des niveaux exceptionnellement bas. La moyenne des pays de l’OCDE a chuté de 16 points en lecture, de 11 points en mathématiques et de 5 points en sciences. Et la France est en dessous de la moyenne, surtout en compréhension de l’écrit et en mathématiques. 

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“Le constat est sans appel, on observe une baisse des résultats dans quasiment tous les pays de l’OCDE”, pose Grégoire Borst, spécialiste en neurosciences cognitives de l’éducation à l’université Paris-Cité. À regarder les courbes qui s’effondrent entre 2018 et 2022, on pourrait incriminer la pandémie, mais pour les spécialistes, la tendance était déjà bien engagée avant cela. “Dire que le Covid-19 est la cause de ces résultats serait paresseux, bien que cela ait probablement aggravé certaines inégalités à l’école, estime Marie Duru-Bellat, professeure émérite de sociologie de l’éducation à Sciences Po Paris. Non, le problème est plus structurel.”

PISA ne trouve pas de lien de causalité, ni même de corrélation entre le temps d’écran et le niveau académique

Grégoire Borst, spécialiste en neurosciences cognitives de l’éducation à l’université Paris-Cité

Alors comment expliquer ce décrochage global ? Premiers boucs émissaires : les écrans. Indéniablement, Internet et les réseaux sociaux ont pris une place prépondérante dans le quotidien des adolescents. Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffrey, s’est d’ailleurs empressé d’accuser les smartphones, source selon lui de “destruction cognitive”. En moyenne, les jeunes passent cinq à six heures par jour sur les écrans. “C’est beaucoup, mais PISA ne trouve pas de lien de causalité, ni même de corrélation entre le temps d’écran et le niveau académique”, souligne Grégoire Borst. Par ailleurs, la plupart des études trouvent une association négative faible à modérée entre le temps passé sur les médias numériques et la réussite scolaire. De manière générale, la littérature scientifique peine à établir un lien entre l’utilisation des smartphones et la baisse de l’attention, des capacités de mémorisation ou d’apprentissage.

Discours moralisateur

C’est même plutôt l’inverse. “Il existe, dans l’utilisation d’Internet, une certaine valeur positive qu’on a tendance à négliger au profit d’un discours très négatif et moralisateur, déplore Gabriel Hales, chercheur en communication et médias à l’université de Zurich. Le temps passé en ligne permet de développer des compétences, en particulier numériques.” Plusieurs travaux soulignent par exemple l’intérêt des outils numériques pour la réalisation des devoirs, la recherche ou l’apprentissage collaboratif.

La vie sociale des adolescents se construit de plus en plus en ligne, mais elle n’est pas moins riche

Dan Woodman, sociologue spécialiste de la jeunesse à l’université de Melbourne

En 2024, le chercheur a justement mené une étude auprès de 2 582 élèves américains, de la 4e à la 1re, visant à mettre en relation l’utilisation de ces médias, les compétences numériques acquises et les résultats académiques. “En considérant uniquement l’usage des écrans et les résultats scolaires, on trouve une très faible association négative, surtout chez les filles. Mais quand on prend en compte les compétences numériques acquises, l’effet négatif est pratiquement effacé, voire rendu positif. Chez les garçons, ces compétences les aident en lecture et en écriture. Dans le monde dans lequel nous évoluons, il est essentiel de reconnaître ces capacités, tout aussi essentielles que le calcul mental ou la culture scientifique.”

Moins d’alcool, de tabac, de drogues…

Après tout, cette génération est profondément digitale. Environ 90 % des jeunes Français possèdent un smartphone. En 2025, les ados de 12 à 17 ans déclaraient à 58 % consulter les réseaux ­sociaux tous les jours ; 4 jeunes sur 5 âgés de 11 à 17 ans vont au moins une fois par jour sur une des grandes plateformes en ligne ; 64 % jouent à des jeux vidéo fréquemment. “La vie sociale des adolescents se construit de plus en plus en ligne, mais elle n’est pas moins riche”, affirme Dan Woodman, sociologue spécialiste de la jeunesse à l’université de Melbourne. Autre changement majeur : cette socialité s’articule beaucoup moins autour des conduites à risque. “Les ados consomment moins d’alcool, moins de tabac et de cannabis que les générations précédentes. Ils sont de plus en plus nombreux à n’avoir jamais testé de substances”, note Emmanuelle Godeau, médecin et membre du Haut Conseil de la santé publique.

La santé mentale des élèves se dégrade au collège et n’a pas tendance à s’améliorer ensuite

Emmanuelle Godeau, médecin et membre du Haut Conseil de la santé publique

Au cœur de ces nouvelles interactions, les réseaux. “Un ado de 16 ans est né avec les algorithmes de recommandation, tout est taillé pour jouer sur ses peurs, ses espoirs, ses envies, d’une manière très sophistiquée. À ce moment charnière de leur vie, les algorithmes façonnent leur vision du monde”, poursuit Dan Woodman. C’est une spécificité de cette génération, qui a grandi avant la prise de conscience et l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Car bien sûr, les adolescents sont particulièrement vulnérables à l’influence de cet environnement numérique. 

La “pression des pairs”

“La puberté est un moment de bouleversement et de construction de l’identité. Les réseaux sociaux aident les jeunes à trouver leurs communautés, mais ils amènent aussi beaucoup de comparaisons”, décrit Emmanuelle Godeau. On parle de “pression des pairs” : jusqu’ici, il s’agissait de se conformer aux attentes des amis, des parents, de l’école ; aujourd’hui, on se confronte à l’ensemble du Web. “Ce sont de nouvelles formes d’attentes sociales, plus globales, incessantes et presque inatteignables”, souligne Dan Woodman. Mais là encore, les études peines à montrer clairement un effet. L’impact des réseaux sociaux sur la santé mentale, par exemple, reste difficile à établir. Une seule conséquence fait consensus : le développement de troubles du comportement alimentaire chez les jeunes filles.

Le plus frappant avec les résultats PISA, c’est de constater à quel point les inégalités sociales en France continuent de s’aggraver

Nina Guyon, économiste de l’éducation à l’École normale supérieure

Néanmoins, pour Emmanuelle Godeau, la dégradation de l’état de santé mentale des adolescents est tout aussi caractéristique de cette génération que les réseaux sociaux. Depuis une dizaine d’années, plusieurs études recensent une augmentation des symptômes anxio-dépressifs, du nombre de plaintes d’ordre psychologique dès le collège, ainsi que des hausses significatives des pensées suicidaires et des tentatives de suicide. La chercheuse tient tout de même à relativiser : “Globalement, les jeunes vont bien, 70 % des collégiens déclarent un bon niveau de santé mentale. Mais la part de ceux qui présentent des vulnérabilités ne cesse d’augmenter.” Les statistiques issues de l’enquête internationale dont elle est coresponsable depuis 2016 sont préoccupantes : en 2024, 19 % des lycéens ont un risque important de dépression (c’est 3,5 points de plus qu’en 2022) ; 45 % des collégiens se plaignent de problèmes psychologiques (contre 49 % en 2022). “La santé mentale des élèves se dégrade au collège et n’a pas tendance à s’améliorer ensuite”, remarque la chercheuse.

Cercle vicieux

C’est particulièrement marqué chez les adolescents issus de milieux défavorisés, selon l’étude Escapad, menée en 2022 par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives. 12 % des jeunes Français de 17 ans dont les deux parents sont inactifs déclarent présenter des signes anxio-dépressifs, contre 7,8 % des enfants de binômes de cadres. “C’est un cercle vicieux, ces jeunes sont plus à risque de développer des troubles de santé mentale, de consommer des substances, et ce sont aussi eux qui passent le plus de temps sur les écrans et qui ont des parcours scolaires plus difficiles, déplore Maria Melchior, docteure en épidémiologie sociale. Les adolescents défavorisés cumulent les difficultés.” 

Les résultats académiques renvoient à des causes structurelles de la situation sociale et économique qui impactent directement les jeunes

Emmanuelle Godeau, médecin et membre du Haut Conseil de la santé publique

Pour Nina Guyon, économiste de l’éducation à l’École normale supérieure, “le plus frappant avec les résultats PISA, c’est de constater à quel point les inégalités sociales en France continuent de s’aggraver”. Entre les résultats des enfants de parents à hauts revenus et ceux à faibles revenus, il y a 100 points, contre 85 en moyenne dans l’OCDE. C’est 2,5 fois plus que la baisse observée entre les premières mesures et celles de 2025. “100 points, c’est l’équivalent de trois années de scolarité, c’est gigantesque. Personnellement, c’est ça qui m’alerte”, s’insurge Grégoire Borst. 

Le cas britannique

La différence est telle que si l’on prenait en compte uniquement les élèves issus de familles à hauts revenus, inscrits dans les collèges et les lycées les plus favorisés, la France se classerait parmi les meilleurs. “Une partie des inégalités s’explique par la famille, mais il ne faut pas minimiser le rôle de l’école”, souligne Nina Guyon. Pour elle, les résultats académiques en berne des élèves français s’expliquent aussi par l’environnement scolaire, la taille des classes – parmi les plus élevées de l’OCDE –, le salaire des enseignants – parmi les plus faibles –, et le manque de formation pédagogique. 

“Historiquement, il y a un certain mépris en France pour la pédagogie, complète la sociologue Marie Duru-Bellat. On estime qu’être spécialiste dans sa discipline suffit pour l’enseigner, mais même les professeurs se plaignent d’un manque de formation.” En Angleterre, c’est bien la refondation complète du système éducatif, il y a plus de vingt ans, qui commence à porter ses fruits. “Les professeurs ont reçu des plans de leçons très précis, une marche à suivre, des objectifs chiffrés et ont porté une attention particulière aux déterminants non-scolaires, comme le bien-être des adolescents, les situations familiales, le harcèlement”, explique la chercheuse. Résultat, le pays est l’un des seuls à avoir relevé ses résultats PISA entre 2022 et 2025.

Ils ne sont ni moins intelligents, ni plus fainéants, ni moins motivés. Ils sont plus informés, plus opinionnés, et avec l’esprit critique vient le questionnement des pratiques

Grégoire Borst, spécialiste en neurosciences cognitives de l’éducation à l’université Paris-Cité

Il s’agit aussi de reconnaître les spécificités de cette génération. “Il n’est pas bon de lui jeter la pierre. Les résultats académiques ne sont pas le reflet de leur intelligence ou de leur motivation, mais renvoient plutôt à des causes structurelles de la situation sociale et économique qui impactent directement les jeunes”, soutient Emmanuelle Godeau. “Biologiquement, les ados n’ont pas changé”, tient à rappeler Grégoire Borst. Leur cerveau est une machine à apprendre. À la puberté, les gaines de myéline qui entourent les neurones et favorisent la transmission nerveuse grandissent et s’épaississent. Parallèlement, des centaines de milliers de connexions se forment et se renforcent, ce qui rend le cerveau particulièrement plastique. Dans la littérature, on ne retrouve aucun résultat scientifique témoignant d’une perte de ces capacités chez les adolescents du XXIe siècle. Des études qui s’appliquent à mesurer l’augmentation des scores de QI d’une génération à l’autre notent bien un affaiblissement dans certains pays riches. Mais ce serait surtout le reflet d’une stagnation après la progression liée à l’amélioration de l’accès à la scolarité et des situations socio-économiques au cours du XXe siècle.

On considérait comme acquis qu’une génération vivrait mieux que la précédente. Pour la première fois, les jeunes de 16 ans considèrent que l’avenir sera pire qu’hier

Dan Woodman, sociologue spécialiste de la jeunesse à l’université de Melbourne

“Ils ne sont ni moins intelligents, ni plus fainéants, ni moins motivés, appuie Grégoire Borst. Ils sont en revanche plus informés, plus opinionnés, et avec l’esprit critique vient le questionnement des pratiques.” Effectivement, les adolescents d’aujourd’hui sont moins dociles, ils demandent pourquoi il faut apprendre ceci ou cela et réclament des changements. Car avoir 16 ans aujourd’hui, c’est aussi évoluer dans un environnement anxiogène, marqué par de multiples crises climatiques, géopolitiques et économiques. “Pendant longtemps, il était considéré comme acquis qu’une génération vivrait mieux que la précédente. Aujourd’hui, le discours sur la jeunesse est devenu extrêmement négatif. L’idée que la nouvelle génération va améliorer le monde a disparu, regrette Dan Woodman. Les jeunes sont inquiets pour leur avenir alors que cette période de la vie devrait représenter l’espoir, l’avancée, le renouveau. Pour la première fois, les jeunes de 16 ans considèrent que l’avenir sera pire qu’hier.”

Au-delà de l’étude PISA, cela commence à s’entendre. Depuis le mois de septembre, des milliers de lycéens français ont décidé de prendre la parole. Ils réclament de meilleures conditions d’enseignement, le remplacement des professeurs absents, la réduction du nombre d’élèves par classe, des investissements dans l’éducation et la rénovation des bâtiments scolaires. Le cri d’une génération.

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