@KEVIN DEVIERCY/LIFE is SHORT
La Terre abandonnée: première plongée dans l’écologie post-humaine
Rien à voir avec une dystopie. Notre espèce est bien en train de déserter des pans entiers de la planète, cédant la place à des écosystèmes foisonnants, mi-naturels mi-artificiels… Pour le plus grand bonheur des écologues.
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Ceci n’est pas un article de science-fiction. Vous n’y croiserez pas de zombies, d’apocalypse nucléaire, de chute d’astéroïde et autres scénarios plus ou moins crédibles. Il s’agit de faits bien réels, de projections scientifiques rigoureuses, de travaux pointus en géographie et en écologie – tout aussi fascinants que la SF, rassurez-vous. Avec pour ambition de découvrir le fonctionnement de la Terre quand elle est abandonnée par les humains. Autrement dit, de mieux saisir les mécanismes de cette nature qui reprend immanquablement le dessus sur les vestiges d’Homo sapiens ; une nature étrange, ni tout à fait naturelle, ni vraiment artificielle…
Ça sonne creux
Car oui, notre encombrante espèce a déjà déserté des pans entiers de la planète, dans des circonstances souvent dramatiques : tout le monde a en tête l’évacuation de la population autour des centrales accidentées de Tchernobyl et de Fukushima ; on pense aussi aux épidémies qui éliminent brutalement une partie de la population et laissent de larges espaces vacants, comme la peste noire en Europe, la quasi-disparition des Amérindiens à cause des virus des conquistadors, ou encore le confinement lié au Covid-19 qui vida jusqu’aux centres-villes les plus animés – les chercheurs parlent joliment d’“anthropause” ; sans oublier tous les chocs politico-économiques de nos civilisations, à l’image de l’effondrement de l’URSS qui entraîna l’abandon de 87 millions d’hectares de terres agricoles, des innombrables villes minières fantômes, des cités postindustrielles comme Detroit, ou encore de l’exode rural qui continue de dépeupler un peu partout les campagnes.
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D’accord, la population mondiale dépasse les 8 milliards et notre empreinte sur l’environnement est dantesque, mais ces paysages posthumains sont tout de même amenés à se multiplier dans les décennies à venir. Pas seulement en raison des initiatives de “réensauvagement”, ce concept en vogue qui propose de laisser des territoires en libre évolution – à la différence des parcs naturels entretenus et très fréquentés. C’est surtout une question d’évolution démographique : chute de la natalité, vieillissement… La baisse démographique est déjà enclenchée dans des pays comme l’Italie, la Grèce, la Bulgarie, le Japon, la Corée du Sud et même la Chine. D’ici à la moitié du siècle, plus de 80 pays devraient voir leur population décliner, et la Chine pourrait perdre quelque 150 millions d’habitants.
“Au Japon, on assiste à un abandon des champs, constate Peter Matanle, spécialiste de la dépopulation à l’université de Sheffield. Bien sûr, la population des campagnes ne disparaît pas soudainement comme à Tchernobyl. C’est une raréfaction graduelle sous l’effet d’une très faible fécondité, de l’émigration des rares jeunes adultes vers la ville, tandis que les agriculteurs, dont l’âge moyen dépasse aujourd’hui 68 ans, ont de plus en plus de difficultés à cultiver la terre.”
“Cela devient aussi marquant en Chine : dans certaines régions montagneuses, on arrive à 14 % de champs abandonnés”, évoque à son tour Bai Xiaoyong, de l’Académie chinoise des sciences.
D’ici à 2100, plus de la moitié des villes dans le monde devraient connaître une baisse de leur population ; et une sur dix perdre plus de la moitié de ses habitants
Dagmar Haase, chercheur en écologie du paysage à l’université d’Humboldt, en Allemagne
Tandis que les habitations commencent à sonner creux : le Japon compte 9 millions de maisons vides, et on parle de plusieurs milliers de villages quasi abandonnés en Italie et en Espagne. “Le phénomène de rétrécissement urbain est important, et il n’est plus cantonné aux pays industrialisés et riches : plus de 70 % des aires métropolitaines en déclin se situent dans des pays comme l’Inde, l’Indonésie ou la Chine, signale Dagmar Haase, chercheur en écologie du paysage à l’université d’Humboldt, en Allemagne. D’ici à 2100, plus de la moitié des villes existantes dans le monde devraient connaître une baisse de leur population ; une sur dix pourrait même perdre plus de la moitié de ses habitants.”
“Jungle urbaine”
Autant d’infrastructures délaissées qui vont offrir, au XXIe siècle, un nouvel espace d’expression à la végétation et à la faune, dans un mélange singulier d’espèces locales et exotiques – très présentes en ville. “Le retour de la végétation est étonnamment rapide et dynamique, mais il suit ses propres règles à cause des sols artificiels, signale Dagmar Haase. On trouve des plantes pionnières indigènes classiques, résistantes au stress, comme la laitue sauvage, la vipérine, le trèfle. Mais aussi des végétaux caractéristiques de ces friches urbaines aux terrains compacts, aux niveaux d’azote élevés, recouverts de débris de construction riches en calcaire : c’est l’espace privilégié des espèces invasives qui s’imposent dans les villes du monde entier, comme l’ailante, la verge d’or du Canada, la renouée du Japon ou l’arbre à papillons originaire de Chine…”
Ce début de jungle typiquement urbaine sert de refuge à toute une faune précieuse, que décrit admiratif Dagmar Haase : “L’oiseau rougequeue à front blanc apprécie les ruines pierreuses et les friches ouvertes pour chasser les insectes. Le lézard des sables utilise les tas de gravats pour se chauffer au soleil et les fissures pour se cacher. Renards et ratons laveurs s’abritent dans les bâtiments abandonnés. Abeilles sauvages et bourdons profitent de l’abondance de nectar offerte par la longue floraison des plantes invasives. Certains papillons pondent sur la carotte sauvage et le fenouil qui poussent dans les décharges.”
Des plantes pionnières
Parfois, ce que l’on appelle un “marécage accidentel” émerge à la faveur de gouttières ou de canalisations en ruines, permettant à quelques amphibiens de s’épanouir – sans avoir à subir la prédation des poissons, qui plus est. “Certaines friches urbaines sont beaucoup plus riches en biodiversité que les espaces verts entretenus, il y a énormément de niches écologiques différentes, cela crée de nouvelles combinaisons d’espèces”, s’enthousiasme Ingo Kowarik, écologue à l’université technique de Berlin.
C’était un équilibre écologique dans lequel les humains et les autres espèces coexistaient, et qui disparaît
Peter Matanle, spécialiste de la dépopulation à l’université de Sheffield
Et ce n’est que le début, annonce le chercheur : “Sur des surfaces sablonneuses ou graveleuses, comme les voies ferroviaires abandonnées, une première forêt apparaît après seulement quinze à vingt ans. Sur le bitume, cela prend plus de temps, mais même là, les plantes ligneuses finissent par dominer.” Rien n’arrête les arbustes et les arbres : “Les racines pénètrent dans les plus petites fissures de la maçonnerie, du béton, elles éclatent l’asphalte, laissant le sol ouvert à la colonisation végétale, raconte Dagmar Haase. Dans les régions tropicales, on voit les figuiers des pagodes étrangler les bâtiments. Ailleurs, la renouée du Japon soulève les fondations des maisons, tandis que l’arbre à papillons peut se développer sur les toitures et les cheminées.” Les espèces pionnières des campagnes alentour – bouleau, érable, saule… – débarquent sous l’action du vent ; les oiseaux et les écureuils entrent en scène plus tard pour disséminer les arbres à grosses graines, comme le chêne. Les arbres ornementaux plantés ici jadis peuvent aussi se multiplier par rejets racinaires sur les pelouses des parcs désaffectés.
Le cas de Prypiat
“Dans la ville de Prypiat, abandonnée en 1986 à la suite de la catastrophe de Tchernobyl, les peupliers d’Italie plantés dans de nombreuses rues ont généré de nouveaux alignements de peupliers à travers les fissures des trottoirs et des routes, c’est très différent de ce que l’on voit dans la campagne environnante”, témoigne Joe McBride, spécialiste en foresterie urbaine à l’université de Berkeley. “C’est impressionnant, Prypiat… La végétation le long des rues forme maintenant de véritables murs verts qui, en de nombreux endroits, masquent complètement les grands immeubles”, ajoute Igor Lacan, de l’université de Californie.
Il arrive aussi que les arbres des vergers abandonnés s’imposent dans le paysage, comme les noyers en Europe centrale, les cerisiers et les pommiers en Patagonie ; les écologues détectent d’ailleurs encore les traces de végétaux domestiqués autour des sites romains et des cités disparues de la jungle amazonienne – qui n’est pas si vierge, donc. Toutes ces forêts posthumaines sont amenées à atteindre un jour, en l’absence d’intervention de bûcherons, le stade de forêt ancienne.
“La plupart des arbres sont coupés avant leur maturité, alors que les forêts non gérées accueillent des individus très grands et très vieux, présente Petter Axelsson, de l’université suédoise des sciences agricoles. Elles accumulent aussi des quantités importantes de bois mort qui contribuent à une forte hétérogénéité essentielle à la biodiversité forestière. De nombreux insectes et champignons dépendent de ce bois en décomposition pour accomplir leur cycle de vie.” Et quantité d’oiseaux s’épanouissent dans ces forêts plus ou moins matures, la fauvette à tête noire, le pouillot véloce, la locustelle tachetée, la linotte mélodieuse, le gobemouche narcisse.
De fines mosaïques
Outre les villes, cette reforestation galopante gagne bien sûr les pâturages et les champs délaissés. Non sans provoquer un certain malaise chez les biologistes… “Au Japon, un large éventail d’études a montré que l’abandon des rizières avait un impact négatif sur les oiseaux et insectes, notamment les papillons, qui dépendent des milieux ouverts, lâche Naoki Katayama, de l’institut japonais des sciences agro-environnementales. Ces rizières inondées au printemps fournissent des zones humides qui n’existent presque plus au Japon, elles servent de sites de reproduction, notamment aux amphibiens et insectes aquatiques.” “Ces écosystèmes semi-naturels se sont développés depuis maintenant 3 000 ans autour des activités humaines de subsistance, au rythme des saisons… C’était un équilibre écologique dans lequel les humains et les autres espèces coexistaient, et qui disparaît”, insiste Peter Matanle. Ces fines mosaïques agricoles appelées “satoyama”, entretenues de génération en génération, s’effacent actuellement sous les pousses de bambous nains et la végétation ligneuse, parfois exotique. “C’est considéré comme un problème environnemental majeur par notre gouvernement, une menace pour la biodiversité”, renchérit Masayoshi Hiraiwa, post-doctorant à la faculté d’agriculture de Kindai.
L’expansion forestière actuelle est un état écologique simplifié, appauvri en herbivores, où des espèces à croissance rapide peuvent dominer. C’est notre héritage
Jens-Christian Svenning, chercheur en macro-écologie à l’université d’Aarhus, aux Pays-Bas
Le même embarras s’exprime dans les campagnes européennes. Notamment en montagne, où l’agriculture et le pastoralisme ont décliné depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ; les champs en pente se sont embroussaillés, tout comme les pâturages autrefois abondamment fleuris – que de belles orchidées ! – qui étaient maintenus ouverts par le broutage vorace des bovins et des ovins. “Nos analyses de pollens réalisées sur un site d’altitude abandonné en Ariège montrent une perte importante de biodiversité végétale avec l’embroussaillement, informe Florence Mazier, chercheuse en botanique à l’université de Toulouse-Le Mirail. La flore s’est homogénéisée, seules quelques espèces dominent.”
Un constat que l’on retrouve dans le Massif central, en Lozère, dans les Cévennes… Une étude menée sur les reliefs de l’arrière-pays montpelliérain montre que le déclin des activités humaines menace ainsi des espèces de plantes, d’oiseaux, de lézards et de serpents rares et propres à ces milieux méditerranéens ouverts, au profit d’espèces forestières souvent plus communes. “Mais derrière la défense de cette biodiversité spécifique, il y a aussi une construction sociale : c’est le soutien à l’élevage, au lobby agricole, un discours repris par les gestionnaires des parcs naturels”, analyse Cécile Barnaud, chercheuse en géographique humaine à l’Inrae.
Une aubaine
L’arrivée de la forêt est aussi vécue comme une atteinte à l’esthétique de ces paysages culturels – les territoires des Causses et les Cévennes sont inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. Pis, ces milieux réensauvagés et décadents sont vécus comme une nouvelle source de danger dans le monde méditerranéen : “Ils sont propices à la propagation active des incendies, alors que les terres abandonnées étaient souvent plantées de vignes, d’oliviers, d’arbres fruitiers ou de potagers, avec des sols assez propres qui s’y prêtaient peu”, compare Dominique Morvan, à l’université d’Aix-Marseille.
“Si des forêts denses et fermées apparaissent, c’est que nous avons éliminé les grands herbivores qui les régulent, argumente Jens-Christian Svenning, chercheur en macro-écologie à l’université d’Aarhus, aux Pays-Bas. Nos derniers travaux montrent que de nombreuses plantes des pays tempérés ont, en fait, évolué dans des conditions semi-ouvertes, des paysages mixtes. L’expansion forestière actuelle ne correspond pas à un retour à l’état naturel de référence, c’est un nouvel état écologique simplifié, appauvri en herbivores, où des espèces végétales compétitives à croissance rapide – souvent généralistes ou non indigènes – peuvent dominer. C’est notre héritage.” Sans oublier le réchauffement.
Un nouveau regard
Quand bien même la Terre abandonnée ne signifie pas un retour au jardin d’Éden, ces territoires constituent une aubaine pour bon nombre d’espèces que nous avons persécutées. “Dans la zone interdite de Tchernobyl, on trouve la plus haute densité de loups en Europe, sept fois supérieure à celle observée dans les réserves naturelles voisines… Cette zone abrite plus de 400 espèces de vertébrés, dont beaucoup sont menacées ailleurs”, interpelle German Pereda, zoologue à l’université d’Oviedo. Les scientifiques ont aussi constaté que les confinements avaient profondément modifié le comportement animal ; les déplacements longue distance des mammifères ont augmenté de 73 % en moyenne. “Ces travaux montrent à quel point nous maintenons les animaux à distance”, confie Liana Zanette, à l’université Western Ontario, qui a démontré que le simple son de notre voix faisait déguerpir une grande partie de la faune mondiale. “Certes, en notre absence, les grands carnivores s’enhardissent, mais leurs proies deviennent du coup plus craintives – nous leur servons de bouclier”, précise l’éthologue Jennifer Smith, à l’université Wisconsin.
À leur manière, ces zones abandonnées en disent long sur notre influence terrestre, sur notre rôle dans les écosystèmes – pas toujours épouvantable –, sur notre difficulté à lâcher prise. Elles permettent aussi de découvrir toute la puissance des processus naturels, de la dynamique végétale, du comportement animal… et de porter un nouveau regard sur la Terre.