illustration du Kama muta, la nouvelle émotion@SHUTTERSTOCK

Kama muta, la nouvelle émotion

Une 7e émotion ? C’est ce qu’annoncent des psychologues, même s’ils peinent encore à la définir. Le kama muta serait ce sentiment étrange et beau qui donne envie de pleurer, mais sans tristesse.

par Héloïse Rambert,

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“J’ai proposé à mes étudiants d’essayer de comprendre pourquoi Thomas pleurait”, raconte Alan Fiske. Voilà comment est né le “kama muta”, il y a quelques années, d’une conversation anodine entre chercheurs, alors qu’ils n’avaient pas la tête au travail. “Thomas nous a raconté qu’il lui arrivait de regarder des films avec sa fille de 7 ans et d’avoir la larme à l’œil”, poursuit l’anthropologue. Le Thomas en question – Thomas Schubert, éminent professeur de psychologie sociale à l’université d’Oslo – le confesse aussi sans problème, avec un autre exemple. Quand, à la fin, le super-héros blessé et en très mauvaise posture est sauvé in extremis par ses alliés au prix de grandes souffrances et de grands sacrifices, c’est la même chose : une émotion intense, les yeux humides, mais pas de tristesse… Cet état d’âme que nous avons tous déjà ressenti pique alors la curiosité d’Alan Fiske, qui s’intéresse depuis toujours aux émotions, en particulier aux émotions sociales, à l’université de Californie à Los Angeles.

“Être transporté par l’amour”

Très vite, une hypothèse se dessine pour le chercheur et ses collaborateurs : la clé de cette émotion se trouve dans la sensation de connexion à l’autre, ou à quelque chose de plus grand que soi. “Ce que nous ressentons est un sentiment soudain d’unité, d’amour, d’appartenance ou d’union avec une personne, une famille, une équipe, une nation, la nature, le cosmos, Dieu… ou un chaton”, tente de résumer l’anthropologue. Intrigant. 

 

Une émotion étrange, plutôt belle et puissante, qui donne un peu envie de pleurer, mais pas pour des raisons négatives

Florian Cova, chercheur en sciences affectives à l’université de Genève

Si cette émotion et ses manifestations surgissent, ce serait parce que le sujet ressent tout à coup une forte relation dite de “partage communautaire”. “Ce n’est pas seulement le degré de connexion, d’amour, de compassion ou d’appartenance que vous avez ressenti qui importe, insiste Alan Fiske, c’est qu’il s’est intensifié.” D’où ce nom, teinté de mysticisme : du sanskrit kama muta, “être transporté par l’amour”. Une vaste enquête est lancée dans la foulée par Alan Fiske et ses collègues du désormais bien nommé Kama Muta Lab, dans 19 pays, dont les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, le Portugal, l’Inde, la Chine et le Japon –mais pas la France– pour tracer les contours de cette nouvelle émotion.

Très subtil

Qu’est-ce qui la provoque ? Quelles sont précisément ses manifestations physiques ? S’agit-il d’un état d’âme distinct des six émotions de base ? Joie, tristesse, dégoût, peur, colère et surprise sont en ­effet étudiées depuis des dizaines d’années, y compris pour leur intérêt évolutif – la peur qui mobilise le corps et l’esprit afin de faire face à un danger ; la libération d’hormones liée à la joie, pour favoriser la reproduction d’une situation… Mais qu’en est-il des émotions plus complexes ? “Dans les années 1960, de nouvelles bases de travail ont été posées sur les émotions, avec des approches cognitives et l’étude des expressions faciales et corporelles, rappelle Bernard Rimé, professeur émérite de psychologie à l’université de Louvain, spécialiste du partage social des émotions. Je me souviens avoir eu des discussions sur l’‘être ému’ : on se disait qu’il y avait vraiment un phénomène très subtil que nous ne maîtrisions pas. Mais c’est resté, à l’époque, des paroles en l’air.”

Cela rejoint les travaux menés par Julien Deonna, au CISA, le Centre interfacultaire en sciences affectives, à Genève, l’un des pionniers de l’étude de l’émotion sobrement appelée “being moved”, “être ému” ou “être touché” en français, qui publie en 2011 sur le sujet. À l’époque, aucune trace de la notion dans la littérature, à l’exception d’un unique article, du psychologue genevois Édouard Claparède, entièrement dédié au phénomène, appelé “émotion pure”, au début du XXe siècle. “Quand Alan Fiske et ses collègues ont commencé à travailler sur la notion de kama muta, j’ai pensé qu’eux et nous étions en train de révéler quelque chose que tout le monde connaît implicitement, mais qui n’avait jamais été explicité”, raconte Julien Deonna.

Quand ces émotions émergent, elles nous transforment momentanément…

Bernard Rimé, professeur émérite de psychologie à l’université de Louvain

“J’ai été ému(e)” : tout le monde en effet connaît cette expérience à la fois plaisante et bouleversante, ces “larmes positives”. “Il y a aujourd’hui une sorte de consensus pour dire que c’est une émotion plutôt belle et puissante, qui donne un peu envie de pleurer, mais pas pour des raisons négatives, résume Florian Cova, professeur assistant au département de philosophie de l’université de Genève et membre du CISA. Il est clair que c’est une émotion un peu étrange mais bien distincte, difficile de réduire à d’autres –ce n’est pas un mélange de joie et de tristesse– et qui mérite d’être étudiée.”

Alan Fiske et son équipe ont réussi à épingler ses caractéristiques physiques : soumis à cette émotion, il est fort probable que nous ayons la chair de poule et que nous ressentions une chaleur dans la poitrine, une envie de pleurer, ou une sensation de légèreté. “Les personnes posent souvent la main droite sur la poitrine”, ajoute l’anthropologue. Mais ce qui nous met dans cet état fait débat. Comment expliquer que des contextes aussi différents nous fassent ressentir la même chose ? La théorie du partage communautaire défendue par le Kama Muta Lab ne convainc pas tout le monde. “Une de nos thèses, c’est que c’est la présence d’une valeur positive importante pour nous, lorsqu’elle est tout à coup mise en évidence dans un contexte négatif. Par exemple, quand quelqu’un se montre généreux avec nous, alors que tout va mal et que l’on ne s’y attend pas, explique Julien Deonna. Ou lorsqu’une valeur positive est mise en scène et nous saute aux yeux, comme lors d’une cérémonie de mariage.” 

Barack Obama, Wall-E…

En effet, à en croire la littérature, nous sommes nombreux à écraser notre larme dans des situations qui ont trait aux relations sociales – naissance, mariage, retrouvailles d’amis dont nous avons été longtemps séparés – ou qui exaltent des valeurs positives – personne qui lutte courageusement contre le cancer. Alan Fiske, lui, a sélectionné pour mener ses expérimentations des vidéos qui tracent les contours du déclencheur de l’émotion : des discours puissants de Barack Obama, sur fond de musique qui prend aux tripes ; un extrait poignant du final du film de Pixar WALL-E… “Il existe des milliers de vidéos sur YouTube qui induisent le kama muta. Certaines sont très fiables et le suscitent chez la plupart des gens”, note-t-il.

Je pense que si cette émotion a été découverte si tard, c’est qu’elle n’a pas vraiment de nom. Être ému, cela n’a pas l’air de désigner une émotion en particulier, mais le fait de ressentir une émotion en général

Julien Deonna, professeur assistant au département de philosophie de l’université de Genève et membre du CISA

L’aspect social semble bien fondamental pour cette émotion, d’où peut-être la difficulté à la décoder. “La psychologie est une discipline profondément individualiste, dans laquelle on ne voit pas très bien les phénomènes sociaux, analyse Bernard Rimé. Il n’y a pas très longtemps que l’on s’y intéresse. Depuis l’an 2000, il y a une déferlante de recherches sur les émotions collectives, la communion, l’effervescence collective de Durkheim…” 

Puissant ciment social

D’où aussi l’importance de ces émotions qui nous transcendent : elles sont communicatives et touchent le groupe entier. “Quand elles émergent, elles nous transforment momentanément, continue Bernard Rimé. Elles alimentent notre disponibilité à nous rapprocher d’autrui, à nous comporter de manière plus généreuse, à être ouverts aux autres et à essayer de les rendre plus proches les uns des autres. C’est une vraie onde de propagation et probablement l’outil d’adaptation le plus puissant que nous ayons.”

Ainsi, le kama muta serait l’un des ciments de notre organisation sociale. Ou le being moved ? Le débat devient aujourd’hui linguistique. “Je pense que si cette émotion a été découverte si tard, c’est qu’elle n’a pas vraiment de nom. Être ému, cela n’a pas l’air de désigner une émotion en particulier, mais le fait de ressentir une émotion en général”, admet Julien Deonna… tout en rejetant l’expression kama muta. L’avenir dira si le terme s’impose, si nous affirmerons un jour nous sentir “en kama muta”, ou même “kama-mutés” le plus naturellement du monde. Nul doute que cela attestera alors de la solidité du concept.

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