@Y.DIRAISON AVEC IA FIREFLY ET GETTY IMAGES
La véritable histoire des invasions barbares
Les spécialistes de l’ADN ancien réécrivent la fin de l’Empire romain, racontant une histoire beaucoup plus douce et subtile, loin de la fureur, des clichés et des lectures identitaires.
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Une horde de guerriers qui tuent, violent, pillent et brûlent tout sur leur passage. Une marée inarrêtable de visages étrangers, haineux, rebutants, sales, s’exprimant dans un charabia incompréhensible – qualifié de barbaros en grec ancien. Des armées féroces et débraillées venant des lointains nord ou est du continent, qui veulent détruire et envahir la grande civilisation, y imposer leurs mœurs et leurs peuples ; peuples dont les noms suffisent à vous glacer le sang : Wisigoths, Ostrogoths, Huns, Vandales, Alamans, Francs, Lombards, Avars…
Aux marges de l’empire
Voilà les images accablantes qui habitent notre inconscient collectif et nos souvenirs plus ou moins brumeux des cours d’histoire-géo, sur le thème de l’effondrement de l’Empire romain d’Occident – au Ve siècle, officiellement en l’an 476, si vous avez bien retenu la leçon – et des fameuses “invasions barbares”. Un événement majeur que les historiens et les archéologues tentent de décortiquer et déconstruire depuis plusieurs décennies, et que les spécialistes de l’ADN ancien réinterprètent à leur tour ces dernières années. “En plus des outils génomiques de pointe, nous venons d’apporter plusieurs innovations techniques qui permettent de reconstituer la trajectoire de vie des populations de l’époque, lance Joachim Burger, de l’université Johannes-Gutenberg de Mayence. Et les résultats des derniers travaux sont en train de démolir le mythe des hordes de barbares.”
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Le généticien allemand a publié ce printemps une étude qui fait déjà référence. Son équipe a analysé le génome de 258 individus du IVe au VIIIe siècle retrouvés dans des sépultures du sud de l’actuelle Allemagne, une zone correspondant à l’ancienne frontière de l’Empire. De quoi détecter l’arrivée soudaine de guerriers venant d’un nord lointain ? En réalité, les résultats montrent que la population d’ascendance nord-européenne en question vivait ici aux marges de l’Empire depuis déjà plusieurs générations, aux côtés du peuple de la province romaine. “Ce n’était pas un bloc massif, mais des petits groupes familiaux ou même des individus isolés”, précise Joachim Burger. Vers l’an 470, synonyme dans cette région de désintégration de l’administration romaine et de toutes ses réglementations, “on assiste immédiatement à des mariages mixtes entre les deux populations, c’est une intégration rapide et fluide entre ces deux groupes”, poursuit le chercheur ; notez, au passage, que c’est l’effondrement de l’empire qui favorise ici ces mélanges, et non l’inverse.
Mélange local, progressif, apaisé
Ces unions mixtes se sont multipliées et banalisées au fil des décennies – aussi bien des hommes du nord avec des femmes du sud, que l’inverse – et les descendants de ces métissages ont été enterrés avec les mêmes égards que les autres, au sein des mêmes cimetières, sans distinction. “On voit des individus ayant des ascendances très variées partager les mêmes pratiques funéraires, une tradition commune”, développe encore Joachim Burger. Et pas de coutumes exotiques ici, les normes sociales dictées par les textes romains et l’Église chrétienne émergente semblent s’imposer naturellement à tous : “Nos données montrent que ce sont des unions monogames strictes et durables, il y a aussi une prohibition très forte de l’inceste, au sens où l’on ne voit pas de mariage entre apparentés jusqu’au sixième degré“, relate Raphaëlle Chaix, chercheuse en anthropologie génétique au Muséum de Paris, qui a participé à ces nouvelles recherches.
7 000 génomes
Or ce mélange local, progressif, a priori consenti et apaisé ne semble pas être un cas isolé. “Ces données sont largement cohérentes avec celles obtenues par mon équipe dans l’est de l’Autriche et l’ouest de la Hongrie : on voit des déplacements à courte distance d’une rive à l’autre du Danube, des individus d’origines très diverses se marier rapidement et facilement entre eux, des groupes d’ascendance radicalement différente partager la même culture matérielle”, indique Patrick Geary, professeur d’histoire médiévale à l’université de Princeton, à la tête du grand programme HistoGenes qui a analysé le génome de 7 000 individus issus d’une centaine de cimetières d’Europe centrale et orientale.
Les barbares étaient des groupes très mélangés, et les peuples désignés sous une même appellation pouvaient avoir une identité ethnique très différente selon les époques
Stefano Gasparri, médiéviste à l’université de Venise
De fait, une étude récente menée près du lac Balaton, en Hongrie, l’ancienne Pannonie, décèle dans ce monde post-romain une diversité génétique considérable – métissage qui se retrouve y compris au sein des derniers sites fortifiés romains, comme Gorsium ou Arrabona.
Même constat dans les Balkans, où les chercheurs détectent un foisonnant melting-pot entre populations locales, d’Europe du Nord et des steppes européennes et kazakhes, dont la structure suggère des déplacements familiaux plutôt que des incursions militaires masculines ; ce cosmopolitisme se retrouve d’ailleurs au sein d’un cimetière censé appartenir à un groupe germanique apparenté aux Goths et, dans la région, on voit des hommes venant d’horizons divers enterrés dans la même fosse, sans la moindre ségrégation.
Aucune trace des Huns
Quant à la redoutable invasion des Lombards en Italie en 568, “dans le cimetière de Collegno, près de Turin, nous avons aussi détecté la coexistence d’individus venant du nord-centre et du sud de l’Europe, cela montre un certain degré de fusion entre les deux groupes… Ce n’est pas la “gigantesque avalanche migratoire”, comme on l’écrivait il y a quelques décennies”, témoigne Stefano Gasparri, médiéviste à l’université de Venise.
Sachant que ces peuples qui se confrontent – ou plutôt, se rencontrent – sont eux-mêmes loin d’être des groupes génétiquement homogènes et soi-disant “purs”. Les dernières études confirment par exemple que les Lombards, les Goths ou encore les Huns constituaient des confédérations très multiethniques ; à vrai dire, les Huns venant des steppes orientales de l’Asie, si redoutés et fantasmés, n’ont laissé quasi aucune trace génétique en Europe. “Les barbares étaient des groupes très mélangés, et les peuples désignés sous une même appellation pouvaient avoir une identité ethnique très différente selon les époques”, confirme Stefano Gasparri.
Des fédérés
Les généticiens trouvent également des traces d’installations anciennes de groupes de romains au cœur du monde germanique, et réciproquement. “Il est clair que des individus et des groupes circulaient largement à travers l’Europe occidentale et centrale avant même la prétendue période des “grandes migrations”, nous observons des populations déjà métissées de chaque côté de la frontière”, indique Patrick Geary. “Le Ve siècle a en réalité connu moins de transferts massifs de population vers l’Empire romain que le IIIe siècle, et probablement moins aussi que les IIe et IVe siècles”, analyse Michael Kulikowski, directeur du département d’histoire de l’université d’État de Pennsylvanie.
Un costume de général
Il faut dire que les infrastructures romaines facilitaient la mobilité, que les armées, les marchands, les ouvriers agricoles se sont toujours déplacés un peu partout. L’empire a aussi passé des alliances avec certains peuples extérieurs, les fédérés wisigoths, francs, alamans. “C’est une immigration choisie, organisée. L’armée romaine a enrôlé beaucoup de barbares, qui constituaient jusqu’à la moitié de ses effectifs, raconte Bruno Dumézil, professeur en histoire médiévale à Sorbonne Université. Le père de Clovis a été enterré dans son costume de général romain, on trouve des noms terriblement romains parmi les chefs barbares, on parlait latin à la cour des Wisigoths, et les empereurs romains ont tous un père ou un grand-père né au-delà de la frontière…”
On ne voit pas de traces d’effacement de populations, de destructions massives ou de désorganisations fondamentales dans les campagnes
Magali Coumert, historienne du Moyen-Âge, à l’université de Tours
Dans ce grand brassage de populations, il est souvent très délicat de deviner l’identité revendiquée par tel ou tel groupe. “Les fédérés représentaient simplement une nouvelle catégorie de provinciaux romains, plutôt que des envahisseurs barbares… Par ailleurs, rien ne montre que les habitants de la Gaule considéraient les descendants de Goths comme plus étrangers que des personnes venues d’autres provinces romaines, comme la Pannonie”, clame Guy Halsall, historien à l’université de Durham. En tout cas, “on ne perçoit pas dans les données archéologiques de volonté de remplacer un peuple par un autre”, estime Bruno Dumézil. “On ne voit pas de traces d’effacement de populations, de destructions massives ou de désorganisations fondamentales dans les campagnes”, appuie Magali Coumert, à l’université de Tours.
Des récits exagérés, biaisés
Bien sûr, tout n’est pas si simple et si rose : personne ne nie que l’Europe occidentale a pu connaître à cette époque quelques vagues migratoires imposantes et rapides, des raids, des pillages, des massacres, des haines tenaces, des ségrégations ; “il ne faut pas non plus imaginer que la fin de l’Antiquité a été forcément heureuse, il ne faut pas tomber dans l’excès inverse”, tempère Bruno Dumézil. Oui, c’est vrai, cette période de transition entre l’Antiquité et le Moyen Âge fut probablement difficile à vivre – sans oublier les épidémies et les crises climatiques de cette période. Mais pas de quoi non plus attribuer la fin du monde romain à la violence d’éventuelles invasions barbares. “Certaines des batailles les plus sanglantes des IVe et Ve siècles opposèrent en réalité des rivaux pour le pouvoir romain ou des groupes barbares concurrents entre eux, plutôt que des Romains contre des Barbares”, souligne Walter Pohl, à l’université de Vienne.
Xénophobie primaire
Aucun des historiens, archéologues, généticiens interrogés ne défend la thèse d’un conflit dramatique contre des peuples inconnus, comme pouvait le laisser penser la lecture des textes anciens en latin et en grec. Des récits souvent exagérés et biaisés… “Certains témoignages de l’époque sont très influencés par la vision de l’Église, on trouve des métaphores bibliques, de châtiment, d’apocalypse, de déluge de barbares, évoque Magali Coumert. D’autres auteurs, comme Sidoine Apollinaire, ne cachent pas leur mépris pour les Burgondes par exemple, employant un vocabulaire lié à la bestialité.”
Des textes qui ont pu être repris sans précaution, voire amplifiés, sur fond de xénophobie primaire : “Au XIXe siècle et au début du XXe, nos historiens ont eu tendance à projeter la réalité des conflits en cours avec l’Allemagne sur la supposée barbarie des anciens peuples germaniques”, souligne aussi Bruno Dumézil. D’où l’intérêt de ces nouveaux travaux en génétique pour ausculter ces migrations. Un apport qui, aujourd’hui, à la fois enchante les historiens et les inquiète au plus haut point.
L’image de vagues destructrices de migrations et d’invasions violentes est un cliché tellement fort qu’il sera probablement impossible de l’effacer de l’imaginaire collectif
Michael Kulikowski, directeur du département d’histoire de l’université d’État de Pennsylvanie
“La lecture politique de ces travaux est potentiellement explosive… Les derniers qui ont tenté de trouver l’origine des peuples par la génétique, ce sont quand même les nazis !”, rumine Bruno Dumézil. Les universitaires sont hantés par les études sur la “race humaine” de Gustaf Kossinna au début du XXe siècle, censées catégoriser – et essentialiser – les peuples en fonction de la forme des crânes.
“Ces dernières années, je constate que les travaux sur l’ADN ancien visant à démontrer l’existence de groupes ethniques et leurs migrations d’un point A à un point B sont souvent assez grossiers, ils s’appuient sur des questions historiques trop anciennes et simplistes ; cela nous fait reculer et fait perdurer des hypothèses idéologiques problématiques”, persifle Guy Halsall.
Sur des œufs
Difficile de résister à l’idée de placer dans une étude scientifique une grande flèche sur une carte d’Europe, comme dans un bon vieux manuel scolaire. “Ces résultats sont parfois interprétés comme confirmant d’anciens préjugés, regrette aussi Walter Pohl. Certains continuent de tenir pour acquises les représentations antibarbares des Romains, une forme de pensée raciale ; d’autres s’identifient aux ‘nobles’ barbares germaniques submergeant une civilisation romaine décadente.”
Que l’on se place d’un côté ou de l’autre, les partis extrémistes et les groupuscules identitaires s’emploient à détourner ces études. L’ancien Premier ministre hongrois Victor Orban s’est plusieurs fois réclamé d’Attila et de ses Huns, Vladimir Poutine invoque régulièrement les Slaves, alors qu’en France et ailleurs prospère la théorie complotiste du “grand remplacement” ; “il y a chez certains auteurs allemands des comparaisons explicitement racistes entre les invasions barbares et l’immigration syrienne en Europe”, note aussi Michael Kulikowski.
Anti-historique
“On marche sur des œufs, c’est très très sensible… J’avoue que j’ai refusé jusque très récemment l’utilisation de la génétique dans mes travaux, par crainte des simplifications, des raccourcis, confie Isabelle Catteddu, archéologue à l’Inrap. Aujourd’hui, la communauté de chercheurs prend conscience qu’il faut prendre beaucoup de précautions, qu’il faut travailler en interdisciplinarité sur un large échantillon de sépultures, multiplier les cas d’études.” Pour enfin pouvoir raconter dans le détail la véritable histoire des – prétendues – invasions barbares.
Même si Michael Kulikowski pense que “l’image de vagues destructrices de migrations et d’invasions violentes est un cliché tellement fort qu’il sera probablement impossible de l’effacer de l’imaginaire collectif. Le problème, c’est que les gens veulent croire à des identités fixes et homogènes, enracinées dans le sang, l’âme, les gènes. En plus, on aime les récits simples, avec des gentils et des méchants, des causes clairement identifiables. Les cartes montrant des invasions barbares partant de Suède, traversant l’Europe jusqu’à la mer Noire puis aboutissant à Toulouse répondent parfaitement à cette attente. Ces images sont fausses, anti-historiques, mais on ne parviendra sans doute jamais à les faire disparaître”. Bon, Epsiloon aura quand même essayé…