@C.BENTZ ET AL, PNAS, 2026
La première écriture ?
Une proto-écriture? 35 000 ans avant le cunéïforme? La question est posée par de nouvelles analyses de croix, d’étoiles, de zigzags gravés. Des signes-images, une écriture avant l’écriture… qui aurait perduré 10000 ans à travers toute l’Europe.
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Comme tout le monde, l’écriture a officiellement sa date et son lieu de naissance. En l’occurrence, le milieu du IVe millénaire avant notre ère, dans la cité d’Uruk, en Mésopotamie. Après quelques siècles de tâtonnements, les scribes sumériens tracèrent sur leurs tablettes d’argile des signes cunéiformes capables de représenter la langue parlée. Une fabuleuse invention qui sortait l’humanité de ses millions d’années de préhistoire pour la faire entrer dans l’histoire.
Des signes-images
Le récit est bien connu, très beau… mais incomplet. Il y manque la longue, très longue gestation de ce système scriptural. Car avant l’écriture, qui vit peu à peu apparaître l’alphabet, il y eut des proto-écritures. Avant les lettres et les signes-sons, il y eut les pictogrammes et les signes-images. Et encore avant, des motifs géométriques étranges, dont on ne sait ce qu’ils pourraient encoder. Jusqu’où remonter ? Très loin, selon Ewa Dutkiewicz et Christian Bentz.
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Dans une étude tout juste publiée en février 2026, l’archéologue des musées d’État de Berlin et le linguiste de l’université de la Sarre analysent 3 000 marques vieilles de 34 000 à 43 000 ans, tracées sur 260 objets trouvés dans quatre grottes du Jura souabe, en Allemagne – des outils et figurines façonnées par les premiers groupes de chasseurs-cueilleurs sapiens à atteindre ces territoires, jusqu’alors occupés par des néandertaliens. Ils en ont recensé une vingtaine de types différents, toutes datées de cette période dite de l’aurignacien. Des lignes, des points et des croix, des étoiles, des grilles, des zigzags, qui semblent organisés en séquences.
Mammouths, Vénus, homme-lion…
Comment appréhender ces suites de croix sur le petit mammouth en ivoire découvert dans la grotte de Vogelherd ? Pourquoi ces lignes de points au dos de l’étrange figurine en ivoire de Geißenklösterle, dite de “l’Adorant”, d’après la silhouette d’homme-lion qui y est sculptée ? Que penser de la diversité des motifs sur l’avant-bras de l’imposante “Vénus” en ivoire de Hohle Fels ? Pour les deux chercheurs qui écument depuis plusieurs années les musées et rassemblent des artefacts de cette culture aurignacienne, il ne s’agit pas ici de simples marques techniques ou de motifs ornementaux, mais bien de signes. Ils en sont convaincus, même si elle leur échappe, ces signes contiennent de l’information. “Un signe peut être défini comme une trace intentionnelle porteuse d’information. Mais évaluer la présence de cette dernière au paléolithique est complexe, souligne Thomas Terberger, archéologue à l’université de Göttingen. C’est son approche systématique et statistique qui rend cette étude intéressante.”
Ces signes ne sont pas placés au hasard. Il y a un système, avec ses conventions, sinon nous n’aurions pas ce schéma statistique
Christian Bentz, linguiste, université de la Sarre
L’analyse exploite en effet les outils de la linguistique : mesure de la fréquence d’apparition et de répétition des signes, de la prédictibilité des séquences, etc. “Nous utilisons l’entropie, une mesure standard de la densité d’information, indique Christian Bentz. Une séquence prévisible comme IIIIIIIIIIII a une entropie faible, tandis qu’une entropie élevée signale plus de combinaisons possibles, comme dans IXIXoXXIoII.” Premier résultat, comme une validation du procédé : les taux de répétitions mesurés excluent tout lien avec un langage parlé. Pour le reste, les deux chercheurs sont allés de surprise en surprise.
De surprises en surprises
Déjà, oui, au vu des propriétés statistiques de ces paléo-séquences, l’information semble bien là. Et quel que soit son sens, elle serait à un niveau de complexité et de densité équivalent au proto-cunéiforme d’Uruk qui, de 3 500 à 3 200 ans avant notre ère, précéda le cunéiforme. La comparaison de leurs propriétés suggère même que la proto-écriture urukéenne serait plus proche des séquences aurignaciennes que des écritures modernes !
”Le fait que le principal facteur prédictif de la densité d’information soit le type de support était tout aussi inattendu”, ajoute Ewa Dutkiewicz. Les figurines arborent toujours plus de diversité de signes et moins de répétitions que les outils, les ornements personnels et les autres objets – dans cet ordre. Le choix des signes est aussi spécifique : les croix sont fréquentes sur les outils et sur les figurines animales, mais pas sur les anthropomorphes ; les points, eux, y abondent, ainsi que sur les félins, mais sont absents ailleurs. L’archéologue Guillaume Porraz, spécialiste des systèmes techniques paléolithiques au CNRS (laboratoire LAMPEA, Aix-en-Provence), identifie même deux niveaux d’information dans ces objets : “Les figurines de mammouths, par exemple, sont elles-mêmes des signes. Et les marques ne sont pas intégrées à leur conception, elles sont apposées par-dessus.”
Durant 10 000 ans
“Ces signes ne sont pas placés au hasard, insiste Christian Bentz. Il y a un système, avec ses conventions, sinon nous n’aurions pas ce schéma statistique.” Et cette convention a perduré sur un temps incroyablement long. “Le schéma statistique reste stable sur une dizaine de milliers d’années en termes de densité d’information – c’est plus long que toute la période dite historique”, s’étonne le chercheur. Cela impliquerait une forme de transmission de son “code” dans le temps et dans l’espace. Qui en était le garant ? Tout au plus, vu la faible proportion d’objets marqués, peut-on penser que ce savoir était réservé à une élite. L’information stockée a-t-elle varié au fil du temps ? La statistique ne permet pas de le savoir. Pas plus que d’élucider la disparition de ce système aurignacien – car le cunéiforme ne lui est pas apparenté.
Une vingtaine de types de signes
Les deux auteurs aimeraient remonter encore plus loin, documenter des transitions dans ce codage – il semble que le nombre d’artefacts augmente au fil du paléolithique et que l’information contenue se complexifie. Ils prévoient d’analyser des objets plus anciens, d’Afrique et d’Europe, voire créés par Neandertal. De quoi intriguer Thomas Terberger, qui les étudie en détail : “Cette approche statistique pourrait en théorie être appliquée à ces artefacts, mais nous en avons encore assez peu, une quinzaine, ce qui peut être une limite. Il est toutefois possible de comparer le degré de complexité graphique entre deux artefacts néandertalien et sapiens.”
L’analyse de cette graphie “matérielle” pourrait aussi se conjuguer avec celle des 32 signes qui ornent les parois des grottes paléolithiques, dont beaucoup ont été tracés à la même époque. Ces cercles, spirales et grilles sont longtemps restés dans l’ombre des sublimes fresques voisines, jusqu’à ce qu’en les recensant, Genevieve von Petzinger, archéologue de l’université de Victoria, y discerne au milieu des années 2000 un système de communication. Si quelques signes sont communs, leurs séquences diffèrent, tout comme, vraisemblablement, les codes sous-jacents. On ne marque pas un lieu et un objet pour les mêmes raisons…
Remonter encore plus loin
Comment aller plus loin ? “Il faut toujours recontextualiser l’environnement social, culturel et économique des signes”, rappelle Guillaume Porraz, découvertes à l’appui. Il y a d’abord eu celle, en 2016, de centaines de fragments de coquilles d’œufs d’autruche datés de plus 60 000 ans et gravés de motifs répétés, des bandes hachurées horizontales et des stries verticales – la pratique est présente sur trois sites, en Afrique du Sud et en Namibie, comme s’il y avait une mise en réseau. Puis il y a eu celle, en 2021, d’un os d’élan gravé d’un losange, vieux de 100 000 ans – une époque de transformation avec l’apparition de nouveaux comportements, de nouvelles techniques, des premiers symboles. “Entre le premier et les seconds, on passe de l’individuel au collectif, interprète l’archéologue. Cet os unique était personnel, presque intime. À l’inverse, les œufs étaient transmis tout en restant fixés dans un espace ; leurs motifs, par leur valeur collective, avaient acquis des fonctions de communication et créaient du lien.”
Ces prémices des signes aurignaciens racontent la lente progression de notre lignée sur les chemins de l’information et de la maîtrise du signe. Pour l’heure, la méthode développée par Ewa Dutkiewiz et Christian Bentz soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, et génère son lot de débats. Les auteurs le reconnaissent : ce n’est qu’un début. Mais c’est aussi le début de toute notre histoire.