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Super El Nino : comment le monde se prépare
Les modèles s’emballent. L’enfant terrible du climat est de retour dans le Pacifique dans des proportions sidérantes. Ce n’est plus qu’une question de semaines avant qu’il atteigne sa pleine puissance. Les organisations internationales sont en alerte. Et les États se préparent.
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Certains l’appellent déjà Godzilla ou le Kraken. La plupart des médias lui attribuent le préfixe “super” et les agences météo le qualifient avec encore un peu de pudeur de “très fort”… même si certains climatologues commencent à prononcer le mot “historique”. Vous en avez sans doute déjà entendu parler : depuis quelques semaines, El Niño est de retour dans le Pacifique. Comme tous les deux à sept ans, serait-on tenté de dire avec un brin de lassitude – le dernier épisode remonte juste à l’année 2024. Après tout, c’est un mécanisme d’interaction entre l’océan et l’atmosphère absolument naturel, une source normale de variabilité de notre planète, et le réchauffement climatique n’y est pour rien.
Sauf que, cette fois, ce phénomène habituellement surnommé “l’enfant terrible du climat” risque vraiment de tout casser ! Ce n’est plus qu’une question de semaines ou de mois : le maximum de sa puissance devrait être atteint entre novembre 2026 et février 2027, et le monde entier se prépare à affronter ce monstre météorologique. Comme si on avait besoin de ça…
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“Dès le mois de mars, nous avions émis un premier bulletin sur l’arrivée d’El Niño vers mi-2026”, lance Michelle L’Heureux, météorologue à la NOAA, la National Oceanic and Atmospheric Administration, aux états-Unis. à l’époque, le Pacifique affiche encore un visage normal. à savoir, des eaux très chaudes à l’ouest, au large de l’Indonésie, et de l’eau fraîche à l’est, du côté du continent américain. Un schéma habituel provoqué par les alizés qui soufflent d’est en ouest au niveau de la bande équatoriale, poussant les eaux de surface réchauffées vers l’Asie, et faisant remonter les eaux profondes froides au large du Pérou. Cette différence de température entre les deux bords du Pacifique stimule, en retour, les alizés, et le système s’auto-entretient tranquillement… Sauf qu’une petite perturbation peut surgir du grand chaos de l’atmosphère pour affaiblir ces alizés. “Un coup de vent venant de l’ouest peut par exemple se produire, c’est difficile à prévoir, le phénomène est notamment lié aux ondes atmosphériques de Madden-Julian, qui font le tour de la Terre en quarante jours environ, indique Éric Guilyardi, océanographe à l’Institut Pierre-Simon Laplace. Nos études montrent qu’il faut plusieurs coups de vents d’ouest pile à l’équateur pour former un El Niño extrême.”
Une onde sous-marine
Pendant le printemps, les premières alertes au “super El Niño” filtrent sur les réseaux sociaux et dans la presse à sensation. Mais l’information est à prendre avec des pincettes : la période de mars à mai est toujours très délicate pour les prévisionnistes, le Pacifique est alors sensible aux moindres fluctuations qui peuvent favoriser ou faire avorter un futur El Niño – les experts parlent de “barrière de prévisibilité du printemps”.
Les modèles statistiques, conceptuels, dynamiques, tout converge… on se dirige vers un événement d’ampleur
Julien Boucharel, climatologue à l’Institut de recherche pour le développement
“On se souvient de la prévision ratée de 2014 : alors que toutes les conditions laissaient présager un super El Niño, il ne s’était finalement rien produit”, rumine Julien Boucharel de l’IRD, l’Institut de recherche pour le développement. Force est de constater que le printemps 2026 a vu les rafales de vents d’ouest se multiplier avec, pour conséquence, un déferlement d’anomalies chaudes de l’ouest vers l’est du Pacifique sous la forme d’une gigantesque onde sous-marine – cette “onde de Kelvin” met deux à trois mois pour traverser l’océan. Le visage d’El Niño apparaît alors clairement dans le Pacifique.
Le début de l’épisode est annoncé mi-juin par les météorologues américains et australiens. Et les scientifiques commencent à parler sérieusement d’un El Niño “très fort”, c’est-à-dire d’une anomalie de température en surface dépassant les 2°C dans une zone du centre du Pacifique –depuis l’ère des mesures par satellite, trois événements seulement ont dépassé ce seuil, les El Niño de 1982-1983, 1997-1998 et celui de 2015-2016. Dans son bulletin du mois de mai, la NOAA estimait la probabilité d’un El Niño très fort à environ 25 %… “Dans notre bulletin de juin, la probabilité monte à 63 % entre novembre et janvier, ce qui en ferait l’un des épisodes les plus puissants depuis le début de nos mesures, en 1950”, signale Michelle L’Heureux.
Ça s’emballe
De fait, en juin, tous les modèles s’emballent : beaucoup tablent sur une anomalie d’au moins 2,5 °C et, parfois, dépassent durablement et allègrement les 3 °C. “C’est arrivé seulement une fois de flirter avec les +3 °C, en 2015, pendant une petite semaine, glisse Muhammad Azhar Ehsan, à l’université Columbia. Pourtant, ce résultat au-delà des 3 °C est un signal cohérent partagé par plusieurs modèles.” “Nos prévisions sont devenues à la fois plus fiables et plus intenses ces derniers mois, les fluctuations aléatoires du vent ont poussé le système vers un El Niño extrême”, analyse Antje Weisheimer, du Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme, dont certaines simulations menées en juillet approchent… les +4 °C.
Le programme européen Copernicus affiche, lui, 68 % de probabilité de voir se produire dès cet automne un “événement sans précédent” – une nouvelle catégorie créée pour l’occasion. “Notre IA entraînée à partir des observations des cent dernières années prévoit le phénomène le plus intense jamais enregistré, quelque chose de vraiment majeur”, renchérit de son côté Wenju Cai, de l’université chinoise des sciences océaniques. “Les modèles statistiques, conceptuels, dynamiques, tout converge… il semblerait que l’on se dirige tout droit vers un événement d’ampleur”, résume Julien Boucharel.
Dès le 2 juin, nous avons appelé les pouvoirs publics à se préparer, à prendre des décisions dès maintenant
Wilfran Moufouma Okia, à la tête des prévisions de l’Organisation météorologique mondiale
Un événement aux conséquences planétaires : cette énorme redistribution de la chaleur du Pacifique a la capacité de reconfigurer la circulation atmosphérique à grande échelle, et de changer les régimes de précipitations, provoquant ici des sécheresses intenses, là des pluies diluviennes – cela dépend aussi du stade d’évolution d’El Niño, de sa montée en puissance jusqu’à sa disparition.
Prévenir, anticiper
“Dès le 2 juin, nous avons émis un communiqué pour appeler les pouvoirs publics à se préparer à cet El Niño, à prendre des décisions dès maintenant au vu des premières prévisions saisonnières sur les différentes régions du monde”, signale Wilfran Moufouma Okia, à la tête des prévisions de l’Organisation météorologique mondiale ; “nous avions anticipé la très forte intensité du El Niño 1997-1998, mais l’information était alors restée cantonnée dans les laboratoires et il y avait eu beaucoup de dégâts”, se souvient Éric Guilyardi. “à l’exception notable des états-Unis, les dirigeants du monde entier montrent qu’ils prennent cet El Niño 2026 au sérieux », constate Cullen Hendrix, politologue du Center for Climate & Security. « Nos équipes techniques travaillent sur des plans d’action anticipés depuis les premières estimations du mois de mars, pour éviter que cet événement ne se transforme en catastrophe humanitaire”, clame Richard Choularton, du Programme alimentaire mondial des Nations unies. Face à cet El Niño monstrueux, l’organisme a lancé le 18 juin un appel de fonds anticipé pour protéger 8,8 millions de personnes très vulnérables dans 22 pays à haut risque en Afrique, en Asie et en Amérique latine – d’autant que le prix des engrais s’est envolé à la suite du blocage du détroit d’Ormuz.
Le cas de la mousson
Car la première menace est évidemment alimentaire. L’émergence d’El Niño ce mois de juin a coïncidé avec le début de la mousson dans le sud-ouest de l’Inde, un pays encore marqué par les millions de morts de la famine de 1878 liée entre autres à un El Niño surpuissant. “La mousson a cette année débuté avec trois jours de retard dans le Kerala et devrait être plus faible que la moyenne, provoquant de possibles baisses de rendement des cultures de maïs et de riz”, prévoit Madhulika Gurazada, chercheuse à l’université de Californie. Le premier ministre indien, Narendra Modi, a réuni tous ses ministres fin juin sur la question. L’Indonésie s’attend, elle, à subir une aridité intense et durable, qui pourrait aussi nuire à sa sacro-sainte production de riz ; le gouvernement a demandé d’avancer la date des semis et a constitué des stocks de riz records – 5 millions de tonnes, aux dernières nouvelles.
Les sécheresses redoutées dans le sud et l’est du continent africain, encore très éprouvés par l’El Niño 2024, concentrent les efforts du moment : distribution de semences de variétés plus résistantes au manque d’eau, mise en place de systèmes d’irrigation… “Nos inquiétudes sont particulièrement vives en éthiopie, où El Niño risque d’affaiblir la saison des pluies, de juin à septembre, essentielle à la récolte principale d’octobre qui couvre la majeure partie des besoins en céréales du pays pour l’année suivante, pointe Beth Weeks, du réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine. En Afrique australe, les craintes portent sur la saison des pluies d’octobre à mars, les besoins d’aide alimentaire devraient se faire sentir de janvier à mars 2028.”
Une bombe sociale
“Les pluies intenses attendues dans certaines zones de la corne de l’Afrique pourraient entraîner des pertes post-récoltes”, complète Weston Anderson, de l’université du Maryland. Des sacs hermétiques doivent être distribués pour protéger les récoltes et les graines. “Le bétail aussi est très touché par la diminution du fourrage disponible, avec une baisse de productivité pour le lait et la viande liée au stress thermique… Dans certaines régions d’Afrique, les pertes de moyens d’existence pastoraux sont aussi critiques que celles liées aux cultures”, alerte David Laborde, à la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, qui planifie des soins vétérinaires.
L’Amérique centrale n’est pas beaucoup mieux lotie, notamment dans le “corridor sec”, à travers le Guatemala, le Salvador, le Honduras et le Nicaragua, qui risque d’être frappé lors de la primera, la première saison agricole de l’année récoltée en septembre. Dans le Pacifique aussi, il faut s’adapter : “Avec le réchauffement des eaux, les thons migrent, mettant à rude épreuve les pêcheurs des petites îles, cela pose des questions de sécurité alimentaire”, craint Noah Fritzhand, du Center for Climate & Security. Faute de remontées d’eau froide riches en nutriments, les populations d’anchois s’effondrent déjà au large du Pérou.
Un El Niño très fort est un choc mondial asymétrique : les régions déjà vulnérables sont les plus touchées
David Laborde, Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture
“Tout le monde en parle là-bas, c’est une bombe sociale. Il faut aussi savoir qu’au niveau mondial, ces captures représentent la moitié des farines de poissons, qui nourrissent les fermes aquacoles, les élevages de porcs, de volailles”, témoigne Arnaud Bertrand, biologiste marin à l’IRD. à vrai dire, de nombreuses matières premières pourraient être bousculées sur les marchés mondiaux, comme le blé, le cacao, l’huile de palme, le sucre – l’Inde craint de faibles rendements et a suspendu ses exportations –, mais aussi le cuivre et le lithium, dont l’extraction risque d’être perturbée par les inondations dans les Andes.
Sachant que tous ces excès atmosphériques peuvent déclencher des épidémies, en favorisant les moustiques ou en dégradant la qualité de l’eau. “Nous intégrons cet El Niño dans notre évaluation des risques, nous confirme un porte-parole de l’OMS. Il devrait modifier la dynamique des maladies comme le paludisme, la dengue, le chikungunya ou la fièvre de la vallée du Rift. Après des inondations, on s’attend au choléra ou à d’autres maladies diarrhéiques. Les fumées des incendies liés aux sécheresses constituent aussi un problème majeur de santé publique.” Sans parler des destructions qui s’annoncent : “Sous l’influence d’El Niño, les typhons se forment plus loin dans le Pacifique, ce qui leur laisse le temps de s’intensifier au-dessus des eaux chaudes et de gagner en puissance au moment de toucher la terre ferme”, redoute I-I Lin, climatologue à l’université nationale de Taïwan.
Le monstre génère aussi des houles géantes dans le Pacifique en hiver, qui viennent se fracasser sur les côtes nord-américaines : “Lors de l’épisode de 2015, l’érosion des côtes avait augmenté de 76 %, et le niveau des mers s’est élevé depuis”, s’inquiète Séverine Fournier, spécialiste de la circulation océanique à la NASA. “Les conséquences économiques des super El Niño – mais aussi des La Niña – sont considérables et s’inscrivent dans le temps long : on parle d’un coût de 5 700 milliards de dollars pour celui de 1997-1998”, souffle Gilles Dufrénot, économiste à l’université Aix-Marseille.
Éviter le pire
Bon, tentons de nous rassurer : tous les dégâts redoutés pour cet épisode potentiellement monstrueux ne vont pas forcément se produire. “Ce n’est pas parce qu’un El Niño est très puissant que ses impacts seront forcément plus forts partout”, pose Michelle L’Heureux.
De fait, ses perturbations se heurtent aux systèmes météo régionaux, aux saisons, aux modes de variabilité des différents bassins océaniques, qui peuvent atténuer ou exacerber ses effets. Par exemple, une phase positive du dipôle de l’océan Indien peut protéger la mousson indienne, mais aggraver la sécheresse en Indonésie – plusieurs modèles prévoient une phase positive cet été. “Même quand leur intensité est comparable, chaque El Niño suit une évolution qui lui est propre en termes de calendrier, de configuration spatiale, de couplage océan-atmosphère, et les impacts sont différents”, insiste Muhammad Azhar Ehsan. Et “l’enfant terrible du climat” n’est pas synonyme de fléau pour tout le monde : la baisse attendue de l’activité des ouragans dans l’Atlantique est vécue comme un soulagement, tandis que les cultures intenses de soja d’Argentine et des états-Unis devraient profiter de précipitations très favorables. “D’accord, mais le bilan reste globalement négatif, un El Niño très fort agit comme un choc mondial asymétrique : ce sont les régions déjà vulnérables de la planète qui sont le plus durement touchées”, grince David Laborde.
En tout cas, le monde se prépare pour éviter le pire.