on a retrouvé nos souvenirs d'enfance dans le magazine scientifique d'actualités epsiloon 63@Y. DIRAISON AVEC FIREFLY - SHUTTERSTOCK

On a retrouvé nos souvenirs d’enfance

Un article à retrouver dans Epsiloon n°63

Non, la mémoire de nos premières années n’a pas disparu. Des chercheurs viennent de mettre la main dessus : elle est là, enfouie dans notre cerveau, et elle joue un rôle clé dans nos apprentissages tout au long de la vie.

par Jean-Baptiste Veyrieras,

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Que reste-t-il en nous de nos premiers pas hasardeux, nos mains cherchant en vain dans l’air une rampe illusoire avant de terminer, une ou deux enjambées plus loin, dans les bras salutaires de nos parents ? Quelle joie ou quelle frayeur nous a saisis alors ? Où sont passées ces heures où une simple bille colorée suffisait à nous tenir en émoi ? À quoi ressemblaient ces créatures imaginaires que nous combattions chaque soir dans le coin de notre chambre ? Et le parfum des premières glaces ?

Sans mémoire

C’est un fait : la prime enfance est sans mémoire. Quel que soit l’endroit où l’on naît, quel que soit notre sexe, l’âge moyen de nos premiers souvenirs se situe autour de trois ans et demi. Le constat n’est pas nouveau. Il y a un siècle, les psychologues Victor et Catherine Henri avaient déjà pris acte de ce seuil fatidique. À la même époque, la psychologue américaine Caroline Miles affublait cet oubli universel du nom clinique “d’amnésie infantile”, conférant à cet étrange phénomène une connotation presque traumatique. Comme si, en grandissant, notre tête était frappée d’un coup invisible effaçant sans égard notre présence même lors de nos premières années de vie. “Historiquement, on a considéré que ces souvenirs étaient tout simplement perdus”, rappelle Sarah Power, de l’institut Max-Planck de développement humain de Berlin. Cette neuroscientifique, l’une des rares à avoir mis l’amnésie infantile au cœur de ses recherches, souligne que cette idée est aujourd’hui caduque. “Les recherches récentes suggèrent que certains souvenirs précoces pourraient être conservés.” La preuve : une poignée d’études sont parvenues à ressusciter des souvenirs infantiles chez des souris adultes. 

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La petite enfance des humains et des souris passe par le même filtre, héritage d’une évolution commune : “Comme nous, les rongeurs, ainsi que d’autres mammifères, sont frappés d’amnésie infantile, assure le neurobiologiste Paul Frankland, de l’université de Toronto. C’est une conséquence de la maturation progressive du cerveau après la naissance, mais il pourrait aussi y avoir un intérêt évolutif à oublier ces premiers moments de vie.” Chez les souris, le phénomène est même fulgurant. “Cela se passe en 24 heures, autour du vingt et unième jour après la naissance. Chez l’humain, le processus est plus graduel et continue d’affecter la mémoire, parfois entre 4 et 8 ans”, décrit cette figure pionnière de la neurobiologie de l’amnésie infantile.

Nos travaux attestent que ces souvenirs ne sont pas perdus

Tristan Yates, neuroscientifique à l’université Columbia

Or, comme Sarah Power ou la neurobiologiste Cristina Alberini, de l’université de New York, Paul Frankland en a apporté de multiples preuves ces dernières années : l’oubli n’est pas toujours synonyme d’effacement. Des mémoires émotionnelles ou visuelles formées chez des bébés souris et totalement oubliées à l’âge adulte ont pu être réactivées artificiellement. Grâce à des manipulations génétiques et neurobiologiques de certains sous-réseaux de neurones associés à un souvenir précis, des “engrammes”, les scientifiques sont parvenus à ressusciter le comportement associé – la peur d’un lieu ou le souvenir d’un parcours dans un labyrinthe. “Ces souvenirs de la prime enfance peuvent perdurer dans notre cerveau, conclut Paul Frankland. C’est notre incapacité à les rappeler consciemment qui pose problème.”

Pas irréversible

“Les travaux sur les rongeurs attestent que ces souvenirs ne sont pas perdus”, résume la neuroscientifique Tristan Yates, de l’université Columbia. Et même si, pour l’heure, la preuve de leur résurrection n’a été apportée que chez ces animaux, les neuroscientifiques ont commencé à réviser leur jugement : chez l’humain aussi, cette amnésie serait bien moins radicale que ce que l’expression laisse entendre. 

Il serait même possible de faire ressurgir cette mémoire enfouie sans avoir recours aux procédures intrusives mises en œuvre chez les rongeurs. C’est du moins ce que laisse présager une stratégie développée par le neuroscientifique Flavio Donato à l’université de Bâle, qui a fait l’objet d’une prépublication en septembre 2025. Le principe ? Faire revivre successivement aux souris adultes le même événement mémorisé durant leurs premiers jours, avant l’amnésie infantile, à la fois dans des conditions identiques et dans des conditions différentes. “Le blocage de cette mémoire ne serait donc pas toujours irréversible”, commente Paul Frankland. 

Dans les pas de l’enfance

Étonnamment, cette stratégie visant à se remettre dans les pas de l’enfance semble aussi porter ses fruits pour des souvenirs plus tardifs : des recherches publiées en 2025 par la chercheuse en psychologie Jane Aspell, de l’Anglia Ruskin University, suggèrent que les souvenirs de jeunesse reviendraient plus facilement à l’esprit lorsqu’on s’identifie à une photo de son visage d’enfant. “Depuis une dizaine d’années, il y a de plus en plus de recherches sur l’amnésie infantile, se félicite la neurobiologiste Freyja Olafsdóottir, de l’université Radboud de Nimègue, aux Pays-Bas. Et ces résultats dessinent un tableau beaucoup plus complexe que ce que nous imaginions jusque-là.”

Les très jeunes enfants sont tout à fait capables de former des souvenirs

Freyja Olafsdottir, neurobiologiste de l’université Radboud de Nimègue, aux Pays-Bas

Ces recherches balaient définitivement l’hypothèse trop évidente qui a longtemps prédominé : non, l’amnésie infantile n’est pas la conséquence d’une incapacité intrinsèque à former des souvenirs autobiographiques au cours de la petite enfance. C’est ce qu’a démontré Tristan Yates, l’année dernière, en scrutant pour la première fois par imagerie cérébrale le processus de mémorisation des visages chez 26 bébés. “Après la première année de vie, les bébés utilisent la même région cérébrale que les adultes pour encoder des souvenirs individuels : l’hippocampe, constate la chercheuse. Cela nous a surpris et enthousiasmés, car beaucoup soutenaient que cette capacité ne se développait pas avant 18 à 24 mois, voire même plus tard.” L’hippocampe, siège de tout nouveau souvenir, et son lien avec le reste du cortex préfrontal, clé de la mémoire à long terme, n’étaient pas assez matures, pensait-on. Des neuroscientifiques défendaient même l’idée que l’acquisition du langage était nécessaire pour former des souvenirs autobiographiques. “C’est faux, balaie Freyja Olafsdottir. Plusieurs études ont montré que les très jeunes enfants sont tout à fait capables de former des souvenirs, de la même manière qu’il est possible à de jeunes mammifères, comme les souris, d’apprendre des choses avant la survenue de l’amnésie infantile.”

Question d’encodage

Flavio Donato abonde : “Même si l’hippocampe et le lien avec le cortex préfrontal ne sont pas encore complètement développés chez les jeunes enfants, ils possèdent la capacité mentale pour former des souvenirs à long terme.” Quelques mois après notre naissance, notre hippocampe serait donc en mesure d’archiver nos souvenirs au sein de ces engrammes, similaires à ceux observés chez les souris. “La mémoire est peut-être encodée de manière un peu plus générique que chez l’adulte, avec moins de détails et de précision lors du rappel”, pondère cependant Freyja Olafsdottir.

“Singulière énigme”

Cette découverte pose des questions intimes fascinantes. Si nos souvenirs de la petite enfance persistent dans notre hippocampe, pourquoi nous est-il impossible de les faire revivre à notre esprit ? Cette mémoire enfouie aurait-elle encore une influence inconsciente, comme le suspectait Sigmund Freud ? Ce dernier fut d’ailleurs l’un des premiers à prendre le phénomène au sérieux, avançant que les bambins sont en mesure de former des souvenirs autobiographiques. “À mon avis, on a tort d’accepter comme un fait naturel le phénomène de l’amnésie infantile, de l’absence de souvenirs se rapportant aux premières années. On devrait plutôt voir dans ce fait une singulière énigme”, écrivait-il.

Et cette énigme se voit éclairée d’un jour nouveau. Freud pensait que ces souvenirs étaient refoulés à cause de leur contenu sexuellement explicite, les premières années de vie étant marquées selon lui du sceau de l’obsession du corps et de la sexualité. “On sait à présent que les mécanismes empêchant ces souvenirs de refaire surface sont d’une tout autre nature”, tranche Flavio Donato.

Oublier, c’est faire le tri

Début 2026, Sarah Power et Tomas Ryan, de l’université de Dublin, ont mis en lumière un nouvel acteur inattendu de ce refoulement de la mémoire infantile : le système immunitaire cérébral. Notre oubli de la prime enfance résulterait en effet en partie de l’activité des cellules gliales : “Ces cellules immunitaires du cerveau contribuent à la formation des circuits neuronaux, explique Sarah Power. Chez la souris, elles régulent la formation de nouveaux neurones, la neurogenèse, en élaguant les synapses et en libérant des signaux susceptibles soit de favoriser, soit d’inhiber la naissance et la survie de nouveaux neurones.” En bloquant l’activité de ces microglies chez des souriceaux, Tomas Ryan et Sarah Power ont observé la disparition de l’amnésie infantile. “Ces résultats sont passionnants”, salue Tristan Yates. “Cette découverte nous rappelle que le cerveau ne se limite pas qu’aux neurones”, ajoute Flavio Donato. Les chercheurs ignorent cependant encore la manière dont ces cellules immunitaires agissent. “L’hypothèse naïve est que ces cellules gliales viennent perturber les engrammes en supprimant des connexions synaptiques, mais cela est encore difficile à démontrer”, reconnaît Tomas Ryan. Ce qui semble certain, c’est que cette perturbation n’efface pas le souvenir. “Seul l’accès à la mémoire est affecté”, insiste Sarah Power. 

Il semblerait que ces souvenirs continuent de façonner nos futurs apprentissages

Paul Frankland, neurobiologiste à l’université de Toronto

Dès 2012, Paul Frankland avait constaté le même blocage du rappel des souvenirs chez la souris, via un tout autre mécanisme : la neurogenèse. L’arrivée, au sein d’un engramme, d’un nouveau neurone produit par l’hippocampe conduirait à en bloquer l’accès, sans en effacer la trace. “La capacité à former une mémoire à long terme stable apparaît lorsque la neurogenèse postnatale commence à diminuer, rappelle-t-il. Il est d’ailleurs probable que les mécanismes bloquant le rappel de la mémoire infantile soient similaires à ceux qui nous aident, adulte, à oublier.” Oublier, c’est faire le tri : cet “oubli actif”, comme le nomment les neuroscientifiques, est l’un des piliers de notre cognition, quel que soit l’âge. Sans lui, nous croulerions sous les détails anecdotiques de nos existences ; assaillis, nous serions incapables de nous abstraire du passé, et donc de vivre le présent. Dans cette nouvelle vision de la genèse de notre mémoire, l’oubli joue un rôle primordial… et l’amnésie infantile, un rôle tout à fait singulier.

Une nouvelle hypothèse

Car pourquoi nos souvenirs de bambins ne sont pas purement et simplement effacés ? Pourquoi sont-ils encore là, oubliés, mais présents ? Pour la petite communauté de neurobiologistes spécialistes du phénomène, ce n’est pas une faiblesse cognitive de l’enfance ou un refoulé, mais un mécanisme savamment orchestré par la maturation du cerveau, voire même par l’évolution. À quelle fin ? “C’est une question fascinante, insiste Paul Frankland. Pourquoi ces souvenirs inaccessibles demeurent-ils en nous ?” Cette interrogation s’est muée en une nouvelle hypothèse : et s’ils constituaient la base de tous nos souvenirs, soutenant sur leurs fantomatiques épaules l’édifice même de notre mémoire ?

Un catalyseur

L’hypothèse est étayée par une étude récente, publiée en avril par la neuroscientifique Cristina Alberini. Cette autre pionnière du domaine a observé que l’apprentissage d’une situation dangereuse chez des souriceaux, puis son oubli, accélérait son réapprentissage à l’âge adulte. “Nous avons obtenu des résultats similaires, abonde Paul Frankland. Il semblerait que ces souvenirs continuent de façonner nos futurs apprentissages.” Un souvenir d’enfance pourrait agir dans l’ombre comme un catalyseur, un écrin propice à l’accueil et à la mémorisation de nouvelles expériences. Les neuroscientifiques ont même matérialisé le phénomène chez les souris sous la forme de “schémas” mnésiques : ils ont vu des engrammes formés lors de la prime enfance qui se réactivent quand un souvenir similaire se forme en grandissant. “Si nous inhibons ces traces, le même apprentissage à l’âge adulte prend plus de temps”, confirme Paul Frankland.

Dans une prépublication datée de juin, des chercheurs sud-coréens ont abouti à la même conclusion chez des souris : ils ont localisé, à cheval entre l’hippocampe et le cortex préfrontal, des traces neuronales jouant un rôle de passerelle entre les souvenirs de l’enfance et de l’âge adulte.

Renversement total

Le renversement de paradigme est total : l’amnésie infantile s’avère être un processus fondateur et salvateur, contrefort à tous nos apprentissages futurs. Se souvenir de sa prime enfance serait dès lors moins le signe d’une mémoire exceptionnelle que d’un véritable traumatisme. Les travaux des équipes de Paul Frankland et Cristina Alberini montrent que des traumatismes vécus dès le plus jeune âge, comme un arrachement précoce des souriceaux à leur mère, peuvent ralentir le bon développement de l’hippocampe, ce qui ralentit l’apparition de l’amnésie infantile et le développement de la mémoire. “Dans certains cas, cela peut même empêcher l’apparition de l’amnésie infantile”, pointe Tomas Ryan.

Marchepied fondamental

“L’intuition de Freud était sur ce point correcte, relève Flavio Donato. Les événements traumatiques de la petite enfance peuvent avoir des conséquences très fortes sur le développement de la mémoire et de la psychologie.” “C’est ce que confirment les études en psychologie humaine”, ajoute Tristan Yates. Sarah Power et Tomas Ryan ont même établi récemment que cette adversité pouvait s’inviter plus sournoisement, dès la grossesse, sous la forme d’une infection virale. “Chez la souris, nous avons observé qu’une réponse inflammatoire chez la mère induit une activité insuffisante des microglies chez les souriceaux, ce qui peut contribuer à la persistance inhabituelle des souvenirs précoces”, décrit Sarah Power. La chercheuse mène actuellement une étude rétrospective visant à évaluer les conséquences éventuelles de la pandémie de Covid-19 sur l’amnésie infantile. “Nous savons que chez l’humain, des altérations de l’état des microglies sont impliquées dans des troubles du neurodéveloppement et psychiatriques.”

Il n’y a donc plus lieu de déplorer notre oubli originel. Il faut même le chérir : ne plus se souvenir de sa prime enfance est un gage d’épanouissement. “Ce n’est pas parce qu’on oublie tout de nos premières années qu’elles ne signifient rien”, insiste Freyja Olafsdottir. La richesse et la qualité des expériences vécues, puis oubliées, constituent un marchepied fondamental de notre développement cognitif. Et il est finalement très doux d’imaginer que nos plus beaux souvenirs d’adulte se blottissent dans les traces laissées par les joies oubliées de notre petite enfance.

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