carte de la France avec camemberts par département@LÉA DESRAYAUD

La génétique raconte l’histoire de France

Un article à retrouver dans Epsiloon n°1

Cassure de la Loire, cas basque, singularité bretonne… Voici la première carte génétique de la France.

par Alexandra Pihen,

C’est une première. “Nous n’avions pas de panorama de la diversité génétique à l’échelle de la France”, souligne, admirative, Évelyne Heyer, professeure en anthropologie génétique au Muséum national d’histoire naturelle. Cassure de la Loire, singularité bretonne, Pays basque… autant de cas particuliers qui raconte une autre histoire de France. Le principe en lui-même est simple. Les chercheurs ont sélectionné 2 200 personnes réparties sur toute la France métropolitaine, en notant leur lieu de naissance. Ils ont ensuite analysé plusieurs centaines de milliers de polymorphismes par personne – c’est-à-dire de variations d’une paire de bases sur un segment génétique donné –, puis ont fait tourner de puissants algorithmes d’analyse statistique. Aude Saint-Pierre, statisticienne et première autrice de l’étude explique : “Vous oubliez l’origine géographique des individus et vous demandez à votre algorithme génétique, fondé sur de la statistique, de créer un nombre de groupes tel que les gens se ressemblent génétiquement le plus possible à l’intérieur d’un groupe, et qu’ils soient les plus différents possibles d’un groupe à un autre. Ensuite, vous replacez ces données dans un cadre géographique pour voir ce que ça donne.” L’exercice est délicat étant donné la très faible diversité génétique de notre espèce – moins de 0,1 % de différence entre deux individus, même s’ils sont situés en des points opposés du Globe. “Il y a cinq ans, nous n’étions pas capables de faire des analyses aussi fines”, assurent Emmanuelle Génin, de l’université de Brest, et Christian Dina, de l’institut du thorax de Nantes, spécialistes de la génétique des populations et codirecteurs des travaux. Sans parler des outils d’analyse statistique, à la pointe de la technologie, qui ont valu aux auteurs de nombreuses discussions avec les relecteurs des travaux scientifiques avant qu’ils soient validés pour publication…

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Pour tester la fiabilité statistique de leur méthode, les chercheurs ont séparé la cohorte en deux groupes, sur lesquels ils ont mené deux analyses indépendantes (hors Corse et Dom-Tom). Résultat : “C’est très impressionnant, car la concordance entre les deux analyses est très bonne”, souligne le “père” de la génétique des populations, Walter Bodmer, qui, dès 2004, fit figure de pionnier mondial en lançant une carte génétique détaillée du Royaume-Uni, People of British Isles. C’est le résultat de ces travaux que présentent les pages précédentes, avec un paysage génétique de la France structuré en six groupes, dont le découpage semble façonné par des frontières géographiques, historiques, linguistiques. “Un travail utile, minutieux et représentatif”, juge Walter Bodmer.

Nos génomes sont un livre ouvert sur le passé !

Lluis Quintana-Murci, professeur en génétique des populations au Collège de France et à l’Institut Pasteur

Lluis Quintana-Murci, professeur en génétique des populations au Collège de France et à l’Institut Pasteur abonde : “En étudiant les gènes des populations modernes, la génétique permet de répondre à certaines questions que les preuves historiques inexistantes ou les ossements seuls ne peuvent nous apporter. Nos génomes sont un livre ouvert sur le passé !”

Pool génétique

En comparant leurs données génétiques avec de l’ADN ancien, les chercheurs ont ainsi montré que la population de notre territoire est, depuis l’âge de bronze, principalement le fruit de métissages entre trois groupes ancestraux : les chasseurs-cueilleurs de la fin du paléolithique, arrivés par la voie méditerranéenne ; les agriculteurs du néolithique, venus du Moyen-Orient ; et des nomades, pasteurs et cavaliers, les Yamnayas, venus des steppes de l’Est à l’âge du bronze. “Depuis 4 500 ans, les Européens sont restés entre eux. Gaulois, Germains… sont à l’intérieur de ce pool génétique. Il n’y a plus eu de gros bouleversements génétiques ensuite”, confirme la paléogénéticienne Eva-Maria Geigl, Directrice de recherche au CNRS à l’Institut Jacques-Monod, à Paris.

Le cas basque

La chercheuse pointe le Pays basque, dont la spécificité n’est plus à prouver – outre une langue qui n’appartient à aucune famille connue, leur patrimoine génétique se démarque par une fréquence importante du groupe sanguin rhésus positif. “Les Basques portent un héritage génétique important des premiers agriculteurs du néolithique arrivés par la voie méditerranéenne, et cela se voit encore aujourd’hui !” Une autre étude, plus approfondie, récemment menée sur cette population va plus loin : “Contrairement aux idées reçues, la population basque partage une origine commune avec ses voisins géographiques, révèle Lluis Quintana-Murci, qui a participé à ces travaux. Ce n’est qu’à partir de l’âge du fer que la barrière linguistique a participé à leur isolement.”

Une singularité bretonne

L’étude montre une Bretagne, elle, sous l’ascendance des Yamnayas. “La migration des peuples nomades des steppes suit un gradient de l’est vers le nord-ouest, qui aboutit quasiment à un remplacement des lignées du chromosome Y en Irlande, en Angleterre du Nord, mais aussi en Bretagne”, expose Eva-Maria Geigl. Il est d’ailleurs frappant de noter que la ressemblance avec la population anglaise est plus marquée en Bretagne que dans le nord de la France ou la Normandie, alors qu’il n’y a aucune barrière géographique entre ces régions. Pour les historiens, il s’agit surtout d’une belle confirmation : “Les Anglo-Saxons [peuple germanique] sont arrivés en Angleterre et ont poussé les Celtes vers la Bretagne autour des Ve et VIe siècles, assure Eva-Maria Geigl, tout en avouant : C’est quand même assez étonnant d’en voir encore les traces après tout ce temps.” 

Une finesse incroyable 

Emmanuelle Génin et Christian Dina ont analysé des données de séquençage complémentaires sur cette singularité bretonne : “On voit des différences entre le nord et le sud du Finistère. Même le pays Bigouden du sud-ouest se distingue”, révèle la chercheuse. “Pour une région géographique aussi restreinte, visualiser des différences est incroyable”, s’émerveille Lluis Quintana-Murci. La génétique a devant elle de belles histoires à raconter. “Plus nous allons fouiller dans le génome des Français de façon fine, plus nous pouvons reconstruire notre histoire”, assure Évelyne Heyer. Aude Saint-Pierre compte par exemple approfondir la relation génétique entre les Anglais et les Bretons. “Dites aux auteurs de ces travaux que je serais heureux de partager mes données anglaises avec eux”, confie Walter Bodmer. Histoires à suivre…

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