@DAVID DESPEAU, COLLAGENE.COM
La modernisation n’uniformise pas les cultures
Partout dans le monde, on regarde les mêmes séries Netflix, on achète les mêmes meubles chez Ikea… Les chercheurs associent depuis longtemps la modernisation à une uniformisation des cultures. Pourtant, Thomas Talhem, professeur associé en sciences du comportement à la Chicago Booth School of Business, soutient l’inverse.
Epsiloon vit grâce à ses lecteurs: abonnez-vous au magazine pour soutenir un journalisme scientifique indépendant.
Epsiloon : Au-delà de ces constats sur la façon de vivre, vous vous concentrez sur les valeurs culturelles. Et vous trouvez qu’elles se sont davantage différenciées que rapprochées. Pouvez-vous décrire votre démarche ?
Thomas Talhem : Il existe des preuves cohérentes d’une certaine uniformisation. La disparition des langues à travers le monde par exemple, ou l’expansion de chaînes internationales sont des exemples évidents. À mesure que les pays se modernisent, les taux de divorce et de personnes vivant seules augmentent, les taux de natalité baissent… Intuitivement, on pense donc que les gens se ressemblent de plus en plus. Mais en se contentant de ce niveau de constat, on passe à côté d’une autre réalité : qu’en est-il des croyances ? Des principes moraux ? Des valeurs culturelles ? On peut croire en Dieu, qu’on ait un compte en banque ou non. On peut aussi estimer que l’obéissance ou la famille jouent un rôle important, qu’on s’enrichisse ou qu’on s’appauvrisse…
E. : Est-il possible de mesurer scientifiquement l’évolution de ces valeurs ?
T.T. : Il est certes plus facile de mesurer des indicateurs comme la taille des ménages, où l’âge au premier enfant, qui sont fournis par les gouvernements. C’est l’une des raisons pour lesquelles les chercheurs se trompent sur l’uniformisation. Mais oui, il existe tout de même des études. En particulier la World Values Survey : sur la période 1981-2022, cette enquête mondiale permet de calculer le degré de variation d’une quarantaine de valeurs. C’est en partant de ces données que j’ai pu constater que de façon générale, en dépit d’une modernisation croissante, les valeurs culturelles entre les pays se sont plus différenciées que rapprochées. Auparavant, les gens du monde entier étaient par exemple plus en phase sur des sujets tels que la moralité du suicide, de l’homosexualité, de l’avortement, ou la tolérance de l’étranger, l’importance d’enseigner l’obéissance et la persévérance aux enfants. Aujourd’hui ce n’est plus le cas.
E. : On dit aussi que la croissance économique engendre l’individualisme…
T.T. : Ça non plus ça ne résiste pas à une étude approfondie. Sur ce point, la Chine offre un terrain d’expérimentation intéressant car elle s’est profondément modernisée au cours des quarante dernières années tout en présentant des différences culturelles liées à son histoire régionale : la culture du riz est en effet très collectiviste, par opposition à celle du blé. Et les deux ont connu une croissance économique fulgurante entre 1982 et 2020 : 11 755 % pour le riz, 10 139 % pour le blé. Or, si on part de l’idée que la croissance conduit à l’individualisme, les deux cultures auraient dû converger. Nous avons donc réalisé une étude à partir de données de recensement sur la vie en solo, en famille élargie, les taux de divorce… et montré que c’est le contraire qui s’est produit : dans les régions rizicoles, ce n’est pas l’individualisme qui s’est accentué, mais le collectivisme. Avec un écart qui se creuse de plus en plus entre les deux zones de cultures…