portrait dessiné d'Alessandra Cassar par David Despau@DAVID DESPAU / COLAGENE.COM

“Non, la chaleur ne rend pas agressif”

Un article à retrouver dans Epsiloon n°62

Il fait chaud, oui. Mais ça ne nous rend pas plus agressif. La chercheuse Alessandra Cassar contredit le lien établi depuis des décennies entre la hausse de la température et l'augmentation de la criminalité, de la violence et même des conflits civils… 

par Alexandra Pihen,

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Epsiloon : Le lien entre la chaleur et l’augmentation de la violence ou de la criminalité semble pourtant bien documenté…

Alessandra Cassar : C’est vrai, mais cette littérature observationnelle, bien que très cohérente sur ce lien, reste floue quant au mécanisme sous-jacent. Nous avons donc souhaité tester cette hypothèse plus rigoureusement, dans des contextes culturels plus variés. Et nous trouvons qu’elle ne résiste pas à un examen approfondi.

 

E. : Comment avez-vous conçu vos expériences ?

A.C. : Nous avons travaillé en laboratoire, et soumis à nos protocoles 1 636 étudiants de cinq pays : États-Unis, Mexique, Colombie, Inde et Kenya. Nous les avons répartis aléatoirement dans des salles à différentes températures, d’environ 18 °C à 34 °C. Ils ont ensuite joué à une série de jeux économiques incitatifs : un tournoi compétitif et des jeux du dictateur, qui permettent de révéler si un individu préfère un partage égal, s’il privilégie les gains communs ou agit de manière égoïste ou malveillante. Nous avons également prévu un “déclencheur” qui permet de faire varier aléatoirement une défaite frustrante…

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E. : Or les participants ne deviennent pas plus asociaux ?

A.C. : Pas du tout. En dépit d’une baisse d’humeur nette et statistiquement significative induite par la chaleur – les participants se sentent plus fatigués, frustrés et malheureux –, nous n’avons vu émerger aucun comportement moins prosocial ou antisocial. Les personnes installées dans des pièces chaudes n’étaient ni plus égoïstes, ni plus malveillantes, ni plus compétitives, ni moins généreuses que celles qui se trouvaient dans des pièces confortables. La chaleur a donc clairement un impact négatif sur le bien-être des individus, mais pas sur leur comportement envers les autres.

 

E. : Et votre conclusion se vérifie dans les cinq pays étudiés ?

A.C. : Oui. Bien que les pays diffèrent significativement les uns des autres quant à leur niveau de base de générosité, de compétitivité, etc. L’absence d’effet de la chaleur s’est maintenue de manière constante dans ces cinq contextes culturels et économiques très différents. 

 

E. : La chaleur tendrait même à réduire les actes de méchanceté…

A.C. : Nous avons effectivement observé un effet modeste où une chaleur plus intense est associée à une diminution des comportements malveillants, et non à leur augmentation : dans l’expérience, les participants avaient tendance à partager davantage leurs ressources.

 

E. : La chaleur ne serait donc pas à l’origine des conflits ?

A.C. : Non, le genre et la culture sont en l’état des prédicteurs de comportement bien plus puissants et constants que la température. Dans les cinq pays étudiés, les femmes étaient nettement plus égalitaires, moins compétitives et moins soucieuses de maximiser les gains totaux que les hommes. La culture joue aussi un rôle important : les participants américains, par exemple, ont fait preuve d’une bien plus grande tolérance face aux inégalités et d’une préférence plus marquée pour la maximisation des ressources totales que ceux des quatre autres pays. Ce qui reflète des différences de normes sociales, de valeurs et d’institutions qui se sont construites au fil du temps ; sans lien direct avec la température.

 

E. : Il existe donc des facteurs de confusion…

A.C. : C’est certain. N’oublions pas que dans la réalité, la chaleur n’est jamais un phénomène isolé : les périodes de forte chaleur coïncident souvent avec une consommation accrue d’alcool, des troubles du sommeil, des difficultés économiques liées à une baisse de la productivité agricole et un temps plus long passé dans des espaces extérieurs ou sociaux bondés. Chacun de ces facteurs pourrait être à l’origine de la corrélation entre chaleur et criminalité observée dans les données, plutôt qu’un effet direct de la chaleur sur les comportements sociaux. Notre expérience en laboratoire élimine ces facteurs de confusion. 

 

E. : Face aux vagues de chaleur de plus en plus fréquentes, votre conclusion est inspirante…

A.C. : Il est rassurant de constater que la hausse des températures n’altère pas directement l’instinct de justice et de générosité des individus. Et ce résultat est remarquable précisément parce qu’il va à l’encontre de l’intuition. Mais d’un point de vue évolutif, ce n’est pas illogique : les humains ont survécu dans certains des climats les plus rigoureux de la planète, non pas en devenant plus égoïstes et individualistes, mais en se soutenant mutuellement. Historiquement, les difficultés partagées semblent avoir été une force unificatrice, favorisant la coopération et l’entraide plutôt que l’hostilité. Une vague de chaleur, comme d’autres formes d’adversité collective, peut constituer une menace commune qui rapproche les individus au lieu de les diviser.

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