illustration de la société du hasard dans le hors-série epsiloon n°20@ILLUSTRATION Y.DIRAISON AVEC SHUTTERSTOCK ET L’IA FIREFLY

Une société du hasard! L’incroyable expérience des souris

Un article à retrouver dans Hors-Série Epsiloon n°20

Les neurobiologistes ont eu beau chercher, ils n'ont rien trouvé : dans ce petit groupe de souris, les dominants ne sont pas les plus forts. Ni les plus âgés, ni les plus jeunes, ni les plus intelligents, ni les plus audacieux... La hiérarchie de cette société animale nait absolument par hasard.

par Alexandra Pihen,

Cet article vous est offert par Epsiloon.  
Epsiloon vit grâce à ses lecteurs: abonnez-vous au magazine pour soutenir un journalisme scientifique indépendant.

La plupart des tentatives rigoureuses de décrypter le monde social ignorent purement et simplement sa nature chaotique. Le hasard est relégué au rang de “bruit”. Il s’efface. Et avec lui, toutes les questions qui l’entourent… En avril 2026, des neurobiologistes français choisissent de prendre le contre-pied de cette position pour étudier des rongeurs. Et découvrent, au contraire, la force du hasard dans leur société. Avec des résultats qui interpellent : la chance – bonne ou mauvaise – régirait la répartition des rôles sociaux chez les souris mâles. Leader ou travailleur : rien n’est prédéterminé. Pis, tout se jouerait sur un simple coup de dés. “La distribution des rôles n’est ni purement innée, ni purement situationnelle, affirme Philippe Faure, directeur de recherche au CNRS à l’ESPCI Paris, l’École supérieure de physique et de chimie industrielles. C’est le hasard des premières interactions qui fait diverger les stratégies individuelles et, une fois adoptés, ces rôles s’inscrivent dans le cerveau et persistent.” Non, les souris ne naissent pas profiteuses ou travailleuses. Elles le deviennent par un coup du sort. L’expérience le prouve.

Soutenez un magazine scientifique indépendant

Abonnez-vous à partir de 4,90€ / mois sans engagement et accédez à tous nos numéros

Soutenez
un magazine scientifique indépendant

Abonnez-vous à partir de 4,90€ / mois sans engagement et accédez à tous nos numéros

Pour ne pas les influencer, les chercheurs ont d’abord limité au maximum leurs interactions avec les souris. “On les laisse s’habituer au laboratoire pendant une semaine. Puis on les place dans l’environnement étudié et on les laisse faire. On ne leur dit rien, on ne leur montre rien”, décrit Clément Solié, premier auteur de l’étude. Les souris évoluent dans une cage de 50 cm sur 50 sous l’œil de caméras branchées 24 heures sur 24. L’enceinte abrite plusieurs zones : un levier actionnable, une zone de repos et un distributeur qui libère des petits pellets de nourriture. “On les obtient en appuyant sur le levier, mais le distributeur est situé à l’opposé de la cage, précise Clément Solié. Et pour prévenir tout comportement compulsif, le levier reste inactif cinq secondes après chaque appui.” Chaque action distribue une quinzaine de granulés, sachant qu’une souris en a besoin de 120 à 150 par jour.

“Travailleurs” et “profiteurs”

Les chercheurs se sont d’abord intéressés à ce qu’il se passe lorsqu’une souris est seule dans la cage. Peut-elle apprendre ? Quel comportement va-t-elle adopter ? Cette première étape fait émerger deux stratégies différentes : certaines souris répètent des séquences complètes – elles appuient sur le levier et vont récupérer la petite ration de nourriture débloquée dans les dix secondes qui suivent ; quand d’autres, qualifiées d’“accumulatrices” par les biologistes, vont appuyer plusieurs fois sur le levier et aller récolter leur moisson seulement dans un second temps. 

80 % des cas

De nouvelles souris ont ensuite été placées par trios, à tour de rôle, dans leur nouvel espace pendant une semaine. L’objectif est cette fois de scruter la construction de mini-sociétés. Verdict : très vite, pour chaque trio de mâles, une nette répartition des rôles émerge. De façon systématique, celui qui appuie sur le levier en premier, le “travailleur”, se voit cantonné dans ce rôle ; alors que les autres adoptent un profil de “profiteurs”, bénéficiant de nourriture sans fournir le moindre effort. “On retrouve cette répartition des rôles dans 80 % des cas, avec dans certaines cages deux travailleurs et un très gros profiteur, ou inversement”, pose Clément Solié.

On voit clairement que c’est un événement fortuit qui entraîne des trajectoires différentes

Michael Sauder, sociologue, université d’Iowa

Mais comment ces rôles sont-ils distribués ? Des souris dominantes ne profitent-elles pas de la situation pour imposer le travail aux autres par la force ? Car les individus se connaissent : ils vivent ensemble à l’animalerie ­pendant au moins une semaine avant l’expérience… Pour le savoir et évaluer cette hiérarchie, les chercheurs leur ont fait passer l’expérience dite du “tube test”. Les souris sont placées deux par deux, chacune à une extrémité d’un tube d’une vingtaine de centimètres : les individus se rejoignent au milieu du tube et se poussent alors avec le museau. Celle qui recule est la dominée. “Nous avons réalisé ces expériences avec chaque duo de souris avant les expériences, et une hiérarchie était bien présente. Mais elle n’est pas du tout corrélée aux résultats suivants : le dominant peut tout autant être un travailleur ou un profiteur”, s’étonne encore Clément Solié. Personnalité, intelligence, travail, talent… ne comptent pour rien dans le rôle tenu par la souris au final.

Pur hasard

Pas question d’invoquer non plus de potentielles différences génétiques : les lignées de souris de laboratoire utilisées, les C57 Black 6, partagent toutes les mêmes gènes… “On aurait pu supposer que certaines souris présenteraient une particularité qui les pousserait à être des profiteuses ou des travailleuses acharnées. Mais ce n’est pas le cas. On voit clairement que c’est un événement fortuit, le fait d’appuyer en premier sur le levier, qui entraîne des trajectoires différentes”, admire le sociologue Michael Sauder, à l’université d’Iowa, spécialiste du lien entre chance et inégalités chez l’humain, en découvrant ces travaux.

Chaque souris plonge dans un rôle par hasard, et s’y enferme

Clément Solié, neurobiologiste et premier auteur de l’étude, ESPCI Paris

Et les chercheurs de se rendre à l’évidence : rien n’explique a priori cette division sociale au sein des triades de mâles. Car c’est bien par pur hasard que l’un des trois appuie une première fois sur le levier avant les autres. Et par pur hasard aussi qu’un second atteint le distributeur de nourriture quelques secondes avant les autres. “Inévitablement, lorsque les individus sont tous au même niveau au début de leur vie, le fait de remporter ou de perdre ces premières rencontres relève en partie du hasard, acquiesce le neurobiologiste du comportement Michael Sheehan, qui n’a pas participé aux recherches, mais qui a lui aussi constaté début 2025 l’impact du hasard sur les trajectoires individuelles des souris dans un environnement semi-naturel. Chez les mâles de notre étude, nous constatons que ceux qui finiront par avoir un statut élevé et ceux qui auront un statut faible sont indiscernables en termes de masse et de comportement initiaux lorsqu’ils commencent à explorer leur environnement ; ce n’est qu’au fur et à mesure que certains individus commencent à s’en sortir, qu’ils gagnent progressivement en masse et deviennent alors encore plus compétitifs.” 

Signature cérébrale

“La légère avance prise par le profiteur pour accéder à la nourriture en premier suffit : son cerveau associe la séquence ‘aller au distributeur’ à une récompense, renforçant sa tendance à reproduire ce comportement, constate Philippe Faure. Le premier à activer le levier, arrivé trop tard, trouve la nourriture déjà consommée et retourne vers le levier pour en produire lui-même. En quelques cycles, l’un est devenu profiteur, l’autre travailleur.” “Chaque souris plonge dans un rôle par hasard, et s’y enferme”, résume Clément Solié.

J’aurais aimé une société où tout le monde change de rôle tous les jours. Mais ça n’est pas comme ça

Philippe Faure, directeur de recherche, CNRS à l’ESPCI Paris

Car loin d’être interchangeables, les rôles se renforcent dans le temps : chaque trajectoire imprime durablement sa signature au niveau cérébral. En présence d’une récompense, le cerveau libère de la dopamine, un neuro­transmetteur associé, entre autres, au plaisir immédiat. Quel que soit le rôle tenu par les souris, elles affichent toutes des pics de dopamine quand elles reçoivent de la nourriture. Mais ces pics existent aussi quand elles pressent sur le levier, anticipant la récompense à venir. Or, en mesurant ces pics prédictifs, les chercheurs ont vu se confirmer des schémas différents, cohérents et persistants selon les profils. Pour les travailleurs, le pic survient bien quand ils appuient sur le levier ; et pour les profiteurs, il se produit… quand un travailleur actionne le levier. “Même au niveau neuronal, les rôles sont parfaitement intégrés : pour le profiteur, c’est bien le travail de l’autre qui lui permet d’accéder à la nourriture. Le hasard du premier instant a déclenché deux boucles de renforcement divergentes, détaille Philippe Faure, un peu déçu de cette rigidité. J’aurais aimé une société où tout le monde change de rôle tous les jours. Mais ça n’est pas comme ça.” Du moins pas chez les mâles. “Le rôle de la dopamine dans la division sociale du travail semble correspondre à celui qu’elle joue dans le renforcement des circuits neuronaux liés aux récompenses”, pointe Michael Sheehan.

Rejeter les dés

Et voilà la mini-société de mâles figée par le hasard… à moins que la composition sociale change. Car les dés sont rejetés dès que l’environnement ou la société évolue. Lorsqu’un profiteur, par exemple, est associé à deux mâles “naïfs” qui ne connaissent pas le dispositif : il ne va pas résister à l’envie d’appuyer sur le levier et s’enferme à son tour dans le rôle du travailleur ; les deux naïfs devenant des profiteurs. “C’est plutôt rassurant de constater que même si l’environnement social influence le comportement, celui-ci n’est pas déterministe à 100 %”, juge Michael ­Sheehan.

Pour Michael Sauder, ces travaux sont une aubaine pour la sociologie humaine : “Nous avons tendance à attribuer les succès et les échecs à des caractéristiques individuelles plutôt qu’à des facteurs sociaux ou aléatoires. Ces résultats éclairent notre compréhension des effets de la chance, bonne ou mauvaise, de manière plus générale.” Que toutes les petites souris fatiguées d’activer le levier pendant que d’autres ripaillent arrêtent de culpabiliser : c’est peut-être juste un mauvais coup du hasard.

Un article à retrouver dans Hors-Série Epsiloon n°20
Découvrir le numéro
Acheter ce numéro
Abonnez-vous et ne manquez aucun numéro
Chaque mois,dans votre boîte aux lettres
Toutes les archives,accessibles en ligne
La version numérique,avec l'appli Epsiloon
Un espace abonné,pour gérer mon compte